​Mémoire du 1er mai, des anarchistes pendus à Chicago jusqu’aux esclaves modernes

novaMAG : Billet d'humeur
By: Matt
Labor Day

A chaque nouveau 1er mai les événements passés qui sont liés à cette date tombent peu à peu dans l’oubli. Il faut dire que tous les médias aux ordres des milliardaires se gardent bien d’expliquer l’origine et le sens de cette commémoration. Allant même jusqu’à appeler cette journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs la fête du travail. Comme si se faire exploiter par le capitalisme devait se transformer en joie. Tu vois le truc ? Youpi ! C’est la fête, j’ai à peine assez d’argent pour payer mes factures et mon emploi est précaire. C’est tout simplement grotesque !

Alors dans une époque où le capitalisme se transforme en techno-fascisme, il nous a paru très utile de rappeler ce que représente exactement le 1er mai. Et surtout de le replacer dans le cadre dont il n’aurait jamais dû sortir. C’est-à-dire celui d’une lutte anarchiste pour l’amélioration des conditions de vie qui s’est soldé par le massacre de nombreux manifestants. Dans cet article, nous allons donc revenir à l’origine de cette tragédie. Mais aussi et surtout essayer de comprendre ce qu’elle peut nous enseigner dans le contexte actuel.

Chicago 1886, le massacre de Haymarket Square est le fondateur du 1er mai

Pour comprendre ce que représente vraiment le 1er mai, il faut revenir à Chicago au printemps 1886. À cette époque, les ouvriers américains travaillaient entre dix et seize heures par jour dans des conditions infernales. Par rapport à ce rythme insensé, le mouvement syndical revendiquait depuis longtemps des journées de huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures pour soi. Finalement, une convention syndicale tenue en 1884 a fixé une date butoir au 1er mai 1886. Si les patrons ne cédaient pas ce serait la grève générale.

Chicago était alors l’un des grands foyers du mouvement ouvrier américain. Sans doute parce que cette ville comptait une communauté anarchiste organisée qui était en grande partie composée d’immigrés allemands. Et plusieurs conflits sociaux y couvaient déjà depuis des mois. Notamment à l’usine McCormick Harvesting Machine où la direction avait fermé les portes aux ouvriers syndiqués depuis février et les avait fait remplacer par des briseurs de grève. C’est dans ce climat tendu que les patrons et leurs miliciens privés affrontaient déjà ouvertement les travailleurs à l’approche du 1er mai.

Le jour venu, des centaines de milliers d’ouvriers débrayèrent à travers tout le pays. Chicago concentrait à elle seule près de quarante mille grévistes et la ville se trouvait complètement paralysée. Mais le 3 mai, un rassemblement de soutien aux ouvriers de McCormick tourna au drame. Car la police ouvrit le feu sur les grévistes qui s’en prenaient aux briseurs de grève devant l’usine. Plusieurs ouvriers furent tués et beaucoup d’autres blessés. La répression fut donc très brutale et calibrée pour briser le mouvement.

Le 4 mai au soir, un rassemblement de protestation se tenait à Haymarket Square pour dénoncer ce massacre. La manifestation était pacifique. Plusieurs orateurs anarchistes y prirent la parole, parmi lesquels August Spies et Albert Parsons qui étaient deux figures du mouvement ouvrier de Chicago. Durant cette manifestation, la pluie tombait. Et au moment où la foule se dispersait, la police chargea pour évacuer les derniers participants. C’est alors qu’une bombe explosa au milieu des rangs policiers. Sept policiers et au moins quatre ouvriers y laissèrent leur vie. Personne n’a jamais su qui avait lancé cette bombe.

Cette zone d’ombre n’a rien d’un détail parce qu’un nom revient avec insistance chez les historiens du mouvement ouvrier américain. Celui de la Pinkerton National Detective Agency qui était une agence privée qui louait ses services au plus offrant et servait de bras armé aux patrons pour combattre les syndicats. Ses agents étaient profondément impliqués dans les conflits sociaux de Chicago. D’ailleurs, ils avaient déjà attaqué les ouvriers de McCormick dès 1885. L’un d’entre eux, viendra même témoigner plus tard contre les anarchistes durant leur procès. Mais il était loin d’être convaincant.

La logique des Pinkerton était cynique et bien rodée. Il s’agissait de provoquer des troubles pour justifier leur existence. De nombreux historiens considèrent aujourd’hui que la bombe a très bien pu être lancée par un provocateur à la solde du patronat ou de la police. Personne ne saura jamais la vérité. Et c’est précisément ce qui arrange tout le monde du côté du pouvoir.

Ce qui suivit releva du procès politique pur et simple. Huit anarchistes furent arrêtés sans preuve sérieuse de leur implication directe dans l’attentat. Au final, le tribunal les condamna pour leurs idées plus que pour leurs actes. Quatre d’entre eux furent pendus le 11 novembre 1887. Suite à ce fait tragique, August Spies, Albert Parsons, Adolph Fischer et George Engel devinrent les martyrs de Haymarket. Un cinquième, Louis Lingg, se suicida en prison la veille de son exécution. Les trois derniers furent graciés en 1893 par le gouverneur de l’Illinois John Peter Altgeld qui dénonça publiquement un procès truqué et le manque total de fiabilité des témoignages.

En 1889, la IIe Internationale réunie à Paris décida de faire du 1er mai la journée internationale des travailleurs en hommage explicite aux pendus de Chicago. Voilà l’origine réelle du 1er mai. Une grève pour la journée de huit heures, un massacre policier, une bombe d’origine probablement provocatrice, un procès politique et quatre anarchistes pendus pour l’exemple. On est donc bien loin de la joyeuse fête du travail que le capitalisme essaye de nous vendre.

Comment le Labor Day a effacé la mémoire ouvrière aux États-Unis ?

Tout cela aurait dû rester gravé dans la mémoire collective américaine. Mais quelques années à peine après les pendaisons de Chicago, le gouvernement fédéral américain comprit qu’il fallait absolument détourner les travailleurs de cette date du 1er mai car elle était devenue beaucoup trop subversive à son goût. Et l’opération de récupération fut menée avec une efficacité redoutable.

En 1894, en pleine grève Pullman qui paralysait les chemins de fer du pays, le président démocrate Grover Cleveland fit voter en urgence une loi instaurant le Labor Day. Cette nouvelle fête fédérale fut soigneusement placée le premier lundi de septembre. Autrement dit le plus loin possible du 1er mai. Officiellement, il s’agissait d’honorer les travailleurs américains. Officieusement, il s’agissait surtout de leur faire oublier Haymarket et de couper le mouvement ouvrier américain de ses racines internationalistes et anarchistes.

L’opération a parfaitement fonctionné. Parce que de nos jours, l’écrasante majorité des Américains célèbrent leur fête du travail en septembre autour d’un barbecue et de soldes commerciales, sans avoir la moindre idée que le 1er mai trouve son origine sur leur propre sol. Parallèlement à cela, les martyrs de Chicago ont été soigneusement effacés des manuels scolaires américains et le mot “anarchiste” reste à ce jour une insulte dans le vocabulaire politique mainstream du pays.

Voilà donc le tour de passe-passe. Pendant que le monde entier commémore chaque 1er mai des ouvriers américains pendus pour avoir réclamé une diminution du temps de travail, les États-Unis eux-mêmes ont enterré cette histoire sous une fête de substitution. C’est tout simplement l’une des opérations d’effacement mémoriel les plus efficaces de l’histoire moderne du capitalisme.

Les Bullshit jobs et les activités qui ont du sens sont deux mondes opposés

Avant d’aller plus loin, il faut absolument faire une distinction fondamentale qui manque cruellement dans la plupart des débats sur le travail. Tout travail n’est pas équivalent et tout travail n’a pas la même valeur humaine. Il y a d’un côté les activités qui ont un sens véritable. Comme celles qui nourrissent, qui soignent, qui construisent, qui transmettent, qui réparent et qui créent. Et il y a de l’autre côté ce que l’anthropologue David Graeber a baptisé en 2018 les “bullshit jobs” qui représentent tous les emplois inutiles, à tel point que ceux qui les exercent les reconnaissent comme parfaitement absurdes.

Quand un travail a du sens, qu’il permet de vivre dignement et qu’il s’exerce dans des conditions humaines, alors il devient effectivement une part essentielle de l’épanouissement personnel. Personne d’ailleurs n’a jamais soutenu que l’idéal serait de rester toute sa vie sans rien faire.

Mais quand un travail ne sert à rien, qu’il est mal payé et qu’il s’exerce sous la pression permanente d’un management toxique, alors il bascule purement et simplement du côté de la torture. Surtout quand s’ajoute à ces conditions la précarité absolue de l’emploi, avec des contrats courts, des plans sociaux à répétition et donc la menace permanente d’être viré du jour au lendemain sans le moindre recours. C’est précisément ce que vivent aujourd’hui des milliards de travailleurs à travers la planète.

Parce qu’ils sont payés pour détruire l’environnement, pour fabriquer des gadgets aussi inutiles que polluants, pour produire en série de la camelote calibrée pour tomber en panne, pour mentir à leurs clients, pour matraquer des manifestants ou pour pousser des gens vers la sortie. Tout cela en sachant exactement ce qu’ils font, mais sans pouvoir s’y soustraire parce que l’alternative est tout simplement de finir à la rue. À ce stade, le contrat de travail devient un véritable contrat de soumission morale.

Et pour faire passer tout ça, le système a mis au point depuis longtemps une véritable propagande de glorification du travail. Par exemple en nous serinant sur tous les tons que “l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt”, autrement dit aux forçats qui se lèvent à l’aube pour aller se faire exploiter. On nous explique aussi qu’un homme ou une femme “qui travaille” est forcément quelqu’un de bien, sous-entendu que celui qui ne travaille pas de manière officielle est forcément un parasite. Sauf qu’il faudrait quand même rappeler que toute la richesse financière du monde se trouve du côté des propriétaires des outils de production. Et ceux-là, justement, ils font la grasse matinée pendant que les autres se ruinent le moral et la santé en accomplissant des tâches ingrates. Donc, les seuls profiteurs du système ce sont les actionnaires et les rentiers qui ne produisent strictement rien et qui s’engraissent sur le dos de ceux qui produisent réellement quelque chose.

L’humoriste français Pierre Desproges résumait assez bien tout ça avec sa formule légendaire : “Le travail c’est bon pour la santé ? Donnez donc le mien à un malade !” Derrière l’humour, il y a une vérité que toute la propagande managériale du monde ne pourra jamais masquer. Le travail tel qu’il est organisé actuellement reste avant tout un outil de domination et d’extraction de la valeur qui s’opère au détriment de celles et ceux qui ne détiennent pas de capital suffisant pour peser dans la balance.

Cette distinction entre travail-sens et travail-torture est centrale car elle permet de sortir du faux débat qui oppose les “courageux qui travaillent” aux “fainéants qui refusent de travailler”. Parce que la vraie question n’a jamais été de savoir s’il faut travailler ou pas, mais bel et bien quel travail mérite d’être fait, dans quelles conditions et au service de qui.

Le wage slavery moderne, ces millions d’esclaves qui s’ignorent

Cette analyse du travail comme outil de domination n’a rien de nouveau. Les penseurs anarchistes et socialistes du XIXe siècle l’avaient déjà parfaitement comprise et formulée. Friedrich Engels écrivait dès 1845 dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre que le travailleur moderne semble libre uniquement parce qu’il n’est plus vendu une fois pour toutes comme l’esclave antique, mais parce qu’il se vend lui-même par petits morceaux, à la journée, à la semaine ou à l’année. Le résultat reste exactement le même. C’est toujours une minorité de riches exploiteurs qui s’approprie la richesse produite par l’immense majorité de ceux qui travaillent.

Cette servitude moderne porte un nom dans la littérature anglophone. On l’appelle le “wage slavery”, littéralement l’esclavage salarié. Et le terme n’a vraiment rien d’une exagération militante. Parce que quand un être humain est obligé de vendre quotidiennement sa force de travail à un patron pour pouvoir simplement manger et se loger sous peine de finir à la rue, on peut littéralement parler d’esclavage. La seule différence avec l’esclavage antique, c’est que le maître a changé de visage. Ce n’est plus une personne précise qui possède le travailleur, mais l’ensemble de la classe des propriétaires des outils de production qui se le partage.

Le drame, c’est que ce système d’exploitation est aujourd’hui à ce point intériorisé par les populations qu’elles ne réalisent même plus à quel point il est intolérable. De ce fait, le monde actuel est très majoritairement composé d’esclaves qui s’ignorent parce qu’ils ont été conditionnés depuis l’enfance à considérer cette situation comme normale et indépassable. Dans ce schéma, les classes moyennes occidentales sont les esclaves les mieux lotis du système parce que c’est à elles qu’il a accordé le plus de miettes de richesse dans l’objectif qu’elles acceptent leur sort et qu’elles défendent l’ordre établi.

Et c’est précisément à ces classes moyennes que le système vend le mieux son grand récit mensonger. Parce que le travail leur est présenté comme une activité épanouissante, comme un véritable projet de développement personnel et de progrès social. Certes, les travailleurs trimeront dur toute leur vie, mais ils le feront soi-disant pour que leurs enfants n’aient pas à le faire grâce à leurs sacrifices. Sauf qu’à chaque génération, la même promesse est servie aux suivants. Et à chaque génération, les enfants se retrouvent à leur tour piégés dans la même mécanique d’exploitation, parfois même dans des conditions plus précaires encore que celles de leurs parents. La promesse d’ascension sociale est donc l’opium que l’on distribue aux esclaves dorés du système pour qu’ils continuent à faire tourner la roue tels des hamsters dans une cage.

Sur le reste de la planète en revanche, on ne se donne même plus la peine d’enrober la réalité. Dans les ateliers du Bangladesh, dans les mines du Congo, dans les champs d’Afrique de l’Ouest, dans les usines chinoises ou dans les exploitations agricoles latino-américaines, la condition réelle des travailleurs ne diffère guère de celle des esclaves d’autrefois. Travail forcé pour un salaire de misère, conditions de vie inhumaines et absence totale de droits.

Et il faut bien comprendre de qui on parle ici. Pas de quelques individus marginaux, mais bien de la majorité écrasante de l’humanité. Ce qui représente plusieurs milliards d’êtres humains qui peuplent des continents entiers, comme l’Afrique, la quasi-totalité de l’Asie et une grande partie de l’Amérique latine. Pour que ce soit bien clair, la plus grosse partie de la population mondiale vit dans des conditions matérielles que même un pauvre occidental aurait du mal à imaginer. Parce qu’il faut le rappeler, un travailleur précaire en occident reste un privilégié à l’échelle de la planète. Tout simplement parce que le salaire mensuel d’un ouvrier occidental équivaut à plusieurs mois de revenus pour des milliards d’êtres humains qui produisent pourtant la majorité des produits que les occidentaux consomment.

Ces milliards de personnes n’ont même pas la liberté de circulation que s’arrogent les classes moyennes occidentales. Quand un occidental part à l’étranger, on l’appelle poliment un “expatrié”. Tandis qu’un africain ou un asiatique qui tente de faire la même chose sera qualifié de “migrant”. C’est-à-dire un moins que rien que l’on parquera dans des camps aux conditions de vie déplorables ou que l’on laissera se noyer en mer sans que ça n’émeuve grand monde.

En plus de ça, dans leurs pays d’origine, ces populations vivent avec des services publics délibérément maintenus en ruine. Écoles pourries, hôpitaux à l’abandon et protection sociale inexistante. Et tout cet édifice de misère organisée tient en place avec la complicité de régimes politiques corrompus et violents que les puissances occidentales soutiennent à bout de bras tant qu’ils servent leurs intérêts. La planète entière sait parfaitement comment tout ça fonctionne. Parce que si tu peux t’acheter un tee-shirt à deux euros ou un appareil électronique bon marché, tu te doutes bien que c’est grâce à un ensemble de mécanismes qui reposent totalement sur de l’esclavage moderne à grande échelle.

Et le pire de cette histoire, c’est qu’il y a un énorme changement par rapport à l’esclavage tel qu’il était pratiqué dans l’antiquité. Parce que désormais, on met les esclaves en concurrence les uns avec les autres. Par exemple, si les ouvriers indiens réclament de meilleures conditions de travail dans la confection textile, les donneurs d’ordre occidentaux ne se battent même plus contre cette demande. Ils répondent simplement “très bien, on délocalise au Vietnam !”. Et quand les Vietnamiens réclameront à leur tour de meilleures conditions, on ira voir au Bangladesh, puis en Éthiopie, puis ailleurs encore… C’est une mécanique d’une perversité absolue, parfaitement machiavélique et totalement cynique qui place chaque esclave moderne dans la position permanente d’avoir peur de perdre son esclavage. Peur de se retrouver sans rien du tout, ni logement, ni nourriture, ni la moindre perspective.

Le pire dans cette mécanique, c’est sans doute le formatage mental qui l’accompagne. Parce que ces esclaves que l’on appelle travailleurs ou ouvriers sont conditionnés depuis l’enfance à ne plus pouvoir raisonner en dehors du prisme capitaliste. Pour eux, il n’existe tout simplement plus d’alternative imaginable. Donc soit tu acceptes ton esclavage salarié dans les conditions imposées par le marché, soit c’est la rue, la honte sociale et la déchéance. Alors qu’évidemment, d’autres voies sont parfaitement possibles. Comme par exemple Les coopératives, les communs, l’autogestion, les économies de proximité, l’entraide mutuelle et les modèles libres et décentralisés. Tout cela existe et fonctionne déjà. Mais le système fait absolument tout pour que ces alternatives restent invisibles, marginalisées, et surtout ridiculisées. Parce qu’il sait pertinemment que le jour où une masse critique de travailleurs se rendra compte qu’il existe d’autres façons de vivre et de produire, c’est tout son édifice de domination qui s’effondrera comme un château de cartes.

George Orwell écrivait dans ses essais d’après-guerre que la dérive du monde moderne ne se faisait pas vers l’anarchie comme certains aiment à le prétendre, mais bien au contraire vers la réimposition pure et simple de l’esclavage à grande échelle. Quatre-vingts ans plus tard, force est de constater qu’il avait vu juste. Le techno-fascisme qui se met en place sous nos yeux, avec ses plateformes algorithmiques qui surveillent chaque geste des livreurs et des chauffeurs n’est rien d’autre que la version 2.0 de cette servitude. Après tout ça, encore du monde pour dire que l’on se dirige vers le progrès social ?

La vision orwellienne du travail, prophétique et toujours d’actualité

Une citation attribuée à George Orwell circule massivement sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années : “Si votre salaire ne suffit qu’à manger et dormir, ce n’est pas un travail. Autrefois, on appelait cela de l’esclavage.” La formule est imparable et résume à la perfection le wage slavery moderne. Petit détail cependant, Orwell n’a jamais écrit ces mots-là. Cette citation est donc apocryphe. Mais peu importe finalement, parce que cette phrase est profondément orwellienne dans son esprit. Et l’écrivain britannique a bel et bien écrit des choses encore plus cinglantes sur la condition des travailleurs.

Dans son livre Dans la dèche à Paris et à Londres qui fut publié en 1933, Orwell raconte de l’intérieur sa propre expérience comme plongeur dans les cuisines des grands hôtels parisiens. Il décrit cette condition sans aucun détour. Il a par exemple écrit que le plongeur n’est qu’un esclave. Un esclave gaspillé qui passe son existence à effectuer un travail stupide et largement inutile. Il dénonce aussi dans ce livre toute la mécanique des sous-prolétariats urbains que la société moderne entretient soigneusement pour faire tourner ses machines à plaisir et à consommation. Quatre-vingt-dix ans plus tard, on remplace simplement le plongeur d’hôtel par le livreur Uber Eats ou le préparateur de commandes Amazon et la structure de domination reste exactement la même.

Mais c’est sans doute dans La Ferme des animaux qu’Orwell a trouvé sa formule la plus puissante sur la question du travail. Car dans le discours fondateur du Vieux Sage qui ouvre le livre, le vieux cochon explique aux animaux de la ferme la nature exacte de leur exploitation : “Débarrassons-nous de l’Homme, et nôtre sera le produit de notre travail”. La formule est limpide. Tant qu’il existe une classe de propriétaires qui s’approprie le fruit du labeur des autres, l’exploitation continue sans relâche. La libération ne peut donc venir que de l’abolition de ce rapport de propriété et non de quelques aménagements marginaux du système.

Orwell n’a jamais été marxiste au sens orthodoxe du terme. Et il a même combattu le stalinisme avec une lucidité féroce dans ses livres. Mais il portait en lui cette conviction profondément anarchiste que toute hiérarchie de propriété produit mécaniquement de la domination et que cette domination s’exerce d’abord et avant tout dans le rapport au travail. C’est ce qui fait que sa vision du travail reste aussi tranchante et aussi actuelle aujourd’hui qu’elle l’était dans les années 1930 et 1940.

Aucun droit social n’est tombé du ciel, tous ont été imposés par des luttes

Avant de conclure cet article, il faut prendre un instant pour saluer celles et ceux qui se sont battus avant nous. Parce que tout ce que l’on considère aujourd’hui comme acquis, tel que la journée de huit heures, le repos hebdomadaire, les congés payés, le droit syndical, le droit de grève, l’interdiction du travail des enfants et bien d’autres avancées sociales… rien de tout cela n’est tombé du ciel. Aucun patron, aucun gouvernement, aucun parti politique n’a jamais offert spontanément le moindre droit aux travailleurs. Tout a été conquis de haute lutte et très souvent au prix du sang.

Les pendus de Haymarket sont les plus connus, mais ils sont loin d’être les seuls. Partout dans le monde, des milliers d’ouvriers et d’ouvrières sont morts sous les balles des patrons et des gouvernements pour que d’autres après eux puissent vivre un peu plus dignement. Des grévistes furent fusillés dans les mines, des manifestants furent écrasés par la cavalerie, des syndicalistes furent assassinés par des hommes de main, des militants furent torturés dans des commissariats… La liste est malheureusement très longue et elle traverse tous les siècles.

Aujourd’hui en Occident, ces acquis sont en train d’être méthodiquement détricotés sous nos yeux par le néolibéralisme et le techno-fascisme. Mais malgré toutes ces attaques, il reste encore des syndicats, des conventions collectives et des filets sociaux qui amortissent un minimum la chute en cas de perte d’emploi.

Le combat du 1er mai a toujours été un combat mondial, par essence et par nécessité. Parce que les ouvriers du Bangladesh, les mineurs du Congo, les paysans expropriés d’Amérique latine, les livreurs ubérisés des grandes métropoles… tous ces travailleurs sont nos sœurs et nos frères de classe. Leur cause est la nôtre et la nôtre est la leur. Car sans solidarité internationale, il ne peut y avoir de victoire durable nulle part.

Et tant qu’à parler de modèles sociaux, en tant qu’Européen, je tiens à adresser ici un message direct aux Américains qui tentent d’exporter leur individualisme forcené à la planète entière. On ne veut tout simplement pas de votre soi-disant super bon modèle de gros égoïstes. Ici en Europe, on est très attachés à une société qui offre une protection sociale digne de ce nom, où la scolarité est entièrement gratuite, où la retraite est garantie pour tous et où on ne laisse pas crever les gens dans la rue sous prétexte qu’ils n’ont pas les moyens de se payer une assurance santé. Au final, à l’échelle mondiale, s’il existe un modèle social à adopter et à perfectionner partout, c’est bien le modèle social européen et non le rouleau compresseur ultralibéral américain qui ne profite qu’à une poignée de milliardaires pendant que des dizaines de millions de leurs propres concitoyens dorment dans des tentes sur les trottoirs. Parce que oui, personne ici n’est dupe de ce qui se passe réellement au États-Unis. Ce n’est franchement pas un modèle de rêve.

Conclusion : Joyeux anniversaire NovaFuture !

Hasard ou pas ? Toujours est-il que le 1er mai 2025 c’était la naissance de NovaFuture. Nous venons donc de fêter nos 1 an 🙂 Le bilan que l’on retire de cette période de mise en place du projet est tout d’abord très positif. Vous êtes de plus en plus nombreux à nous suivre et on fait régulièrement de belles rencontres qui aboutissent à des collaborations qui nous renforcent mutuellement. Petit à petit, il y a donc une synergie qui est en train de se créer et c’est précisément ce que l’on recherchait dès le départ.

Autre point très important, NovaFuture existait sous d’autres formes de nombreuses années avant sa création. Et l’on se rend compte que jusqu’à présent on n’a pratiquement pas communiqué sur nos actions passées dans la vie réelle, ni sur nos grands projets à venir. Nous allons donc nous améliorer sur ce point. Ce qui sera l’occasion de démontrer que notre esprit 100% open source est très loin de se limiter à l’internet et aux logiciels libres. Alors reste connecté au site parce que le meilleur reste à venir 😉

Si tu as trouvé cet article utile merci de penser à le partager autour de toi. Que ce soit par internet ou en l’imprimant. Tout ce qui compte c’est que les bonnes idées circulent face aux discours dominants. Notre action sur internet c’est de traduire en mots tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde actuel et de proposer des alternatives. Bref, nous sommes là pour générer des débats constructifs et non pour rechercher des buzz stériles. Que l’on apprécie ou non notre démarche, on a au moins le mérite d’exister sans chercher à plaire à tout le monde. C’est aussi l’occasion de redire que NovaFuture est un projet ouvert et totalement bénévole. C’est toujours utile de le souligner 🙂 Merci d’avoir lu jusqu’ici et à très bientôt pour de nouvelles aventures.

Partager sur MastodonPartager sur LemmyPartager sur BlueskyPartager sur Hacker NewsPartager sur TelegramPartager par emailCopier le lien