Livres brûlés, FBI et Prix Nobel : Ce que l’histoire de John Steinbeck révèle sur l’Amérique d’aujourd’hui

Auteur : Matt
Émission télévisée avec deux hommes et affiche Steinbeck.

Il fut Surveillé par le FBI pendant plus de 40 ans. Ses livres furent brûlés en public. Il fut menacé de mort. Et même empêché de servir dans l’armée de son propre pays. Son crime c’est uniquement d’avoir écrit un roman sur des pauvres et avoir fait en sorte que ses lecteurs ressentent de l’empathie pour eux.

Aujourd’hui on va te parler d’un écrivain que l’on aime énormément chez NovaFuture. Un de ceux que l’on considère comme des monuments de la littérature. Alors on s’est dit que ça valait le coup de te le faire découvrir si tu ne le connais pas encore. Et même redécouvrir si tu le connais déjà. Surtout si tu es européen, parce que bizarrement il reste assez méconnu de ce côté de l’Atlantique.

Il ne s’agit rien de moins que de l’immense John Steinbeck. Un américain né en 1902 et mort en 1968. Prix Nobel de littérature en 1962. Et pourtant, malgré sa renommée internationale, son propre pays a passé des décennies à essayer de le faire taire. Son histoire est fascinante parce qu’elle ne parle pas seulement de littérature. Elle parle de pouvoir, de censure, de répression politique et de ce qui arrive concrètement quand quelqu’un ose raconter la réalité d’un pays qui préfère la cacher. Tu vas voir que le parcours de cet homme permet de comprendre quelque chose d’essentiel sur l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui. Quelque chose que le soft power hollywoodien et les séries Netflix s’efforcent de masquer depuis toujours.

Parce qu’avec les MAGA au pouvoir, tout le monde a l’air de tomber des nues en se demandant si les USA seraient devenus fascistes du jour au lendemain. L’histoire de Steinbeck prouve exactement le contraire. Parce que ce pays qui serait soi-disant béni par un dieu hypothétique a toujours traité comme des ennemis celles et ceux qui osaient montrer son vrai visage. Les MAGA n’ont donc rien inventé. Ils ont juste retiré le masque.

Un écrivain forgé par la rue et non par les livres

John Ernst Steinbeck est né le 27 février 1902 à Salinas, une petite ville agricole de Californie nichée dans une vallée fertile à quelques kilomètres de l’océan Pacifique. Sa mère qui était institutrice lui a transmis très tôt le goût de la lecture et de l’écriture. Son père qui tenait une petite minoterie a fini par faire faillite. Et cette expérience de la chute sociale a profondément marqué le jeune Steinbeck. Elle lui a donné une sensibilité à fleur de peau envers les personnes qui perdent tout. Pour ceux que le système broie sans même s’en apercevoir. Mais ce n’est pas dans les bibliothèques que Steinbeck a appris à raconter le monde.

Il est ensuite entré à l’université de Stanford mais n’y est pas resté bien longtemps. Il a fait des allers-retours entre les amphithéâtres et les champs pour travailler comme ouvrier agricole ou comme manœuvre sur les ranchs californiens. Ces petits boulots l’ont fait côtoyer des travailleurs migrants qui affluaient dans la vallée de Salinas. C’est là, au contact de ces hommes et de ces femmes que personne ne regardait qu’il a trouvé sa future matière. De ce fait, il n’a jamais terminé ses études.

En 1925, il a tenté sa chance à New York comme écrivain freelance. Ce fut un échec total. Puis il est rentré en Californie complètement fauché et s’est installé dans un cottage isolé au bord de la mer. De cet endroit, il écrivait. Il galérait aussi. Il a publié plusieurs livres qui sont restés dans l’ombre. Et pendant presque dix ans personne ne s’est intéressé à ce qu’il racontait.

Mais en 1935, un de ses romans au ton humoristique intitulé Tortilla Flat a enfin rencontré le succès. Mais Steinbeck n’avait aucune intention de devenir un amuseur public. Ce qui l’intéressait c’étaient le destin des gens d’en bas, les invisibles, ceux que le rêve américain avait laissés sur le bord de la route. C’est sans doute ce qui l’a incité à fréquenter des organisateurs syndicaux et à passer du temps avec les grévistes des conserveries et des exploitations agricoles. Dans le même temps, il s’était lié d’amitié avec des militants de gauche comme l’écrivain Lincoln Steffens et le sculpteur Francis Whitaker. C’est sa première femme, prénommée Carol, qui l’a entraîné encore plus loin dans les cercles radicaux de la Californie des années 30.

Bref, tu l’as compris. Steinbeck n’était pas un intellectuel de salon qui théorisait sur la pauvreté depuis un bureau confortable. C’était un type qui avait dormi dans les camps de migrants, qui avait partagé leurs repas et qui avait vu de ses propres yeux ce que l’Amérique faisait subir à ses enfants les plus vulnérables. Et c’est exactement cette crédibilité qui allait le rendre dangereux aux yeux du pouvoir.

Les raisins de la colère, c’est l’œuvre qui a fait trembler l’Amérique

Avant de publier le livre qui allait changer sa vie, Steinbeck avait déjà posé les bases de ce qui le rendait unique. En 1936, il avait sorti In Dubious Battle, un roman de grève qui racontait de l’intérieur le combat des ouvriers agricoles californiens contre les grands propriétaires terriens. L’année suivante, Des souris et des hommes lui avait apporté une reconnaissance plus large avec cette histoire poignante de deux travailleurs itinérants liés par une amitié hors du commun dans un monde qui ne leur laissait aucune place. Steinbeck savait écrire sur les petites gens comme personne d’autre ne le faisait à l’époque. Mais le meilleur restait à venir.

Pour préparer sa grande œuvre, il avait accepté une commande du San Francisco News qui l’avait envoyé enquêter dans les camps de travailleurs migrants de la vallée centrale de Californie. Cette série de sept articles, publiée sous le titre The Harvest Gypsies, lui a permis de documenter des conditions de vie effroyables. Il y a rencontré des familles entières qui avaient tout perdu, chassées de l’Oklahoma et des grandes plaines par la sécheresse, les tempêtes de poussière et la faillite. Ces gens crevaient de faim au bord des routes de Californie pendant que les grands exploitants agricoles s’enrichissaient sur leur dos. Steinbeck en est revenu à la fois bouleversé et furieux. Il a écrit dans son journal à cette époque : « Je veux coller une étiquette de honte sur les salauds cupides qui sont responsables de tout ça. »

C’est de cette saine colère qu’est né Les Raisins de la colère, publié en avril 1939. Le roman raconte l’odyssée de la famille Joad, des fermiers de l’Oklahoma contraints de prendre la route vers la Californie avec pour tout bagage un vieux camion et l’espoir d’une vie meilleure. Mais ce qu’ils vont trouver à l’arrivée c’est le contraire du rêve américain. De l’exploitation, de la misère, du mépris et de la violence organisée par ceux qui possèdent la terre contre ceux qui la travaillent.

Le succès fut immédiat et massif ! Le livre s’est vendu à 430 000 exemplaires en quelques mois seulement et il est devenu le best-seller numéro un de l’année 1939. Il a remporté le prix Pulitzer dès 1940 et Eleanor Roosevelt en personne l’a défendu publiquement dans sa chronique quotidienne. En 1940, John Ford en a tiré un film inoubliable avec Henry Fonda dans le rôle de Tom Joad. Et le musicien Woody Guthrie, un illustre inconnu à l’époque, a été découvert lors d’un concert de soutien aux travailleurs agricoles inspiré par le roman. Il en a tiré son album Dust Bowl Ballads qui l’a rendu célèbre.

Mais ce qui rend ce livre vraiment exceptionnel c’est qu’il ne s’est pas contenté d’émouvoir. Il a changé les choses concrètement. Les Raisins de la colère a provoqué des auditions au Congrès américain sur les conditions de vie des travailleurs migrants et a directement conduit à l’adoption de nouvelles lois pour les protéger. La Bibliothèque du Congrès le considère aujourd’hui comme l’un des très rares romans de l’histoire américaine à avoir engendré de véritables changements législatifs. Et c’est précisément parce que ce livre a eu un tel impact que les puissants ont décidé de s’en prendre à son auteur.

La machine à broyer s’est mise en marche

La réaction des capitalistes ne s’est pas faite attendre. Dès les premières semaines qui ont suivi la publication des Raisins de la colère, une véritable campagne de destruction s’est organisée contre Steinbeck et contre son livre.

Le premier sale coup est venu de Californie par l’intermédiaire du comté de Kern County. Et ce n’est pas un hasard puisque c’est précisément dans ce comté que la famille Joad atterrit à la fin du roman. Les grands propriétaires terriens du coin se sont sentis personnellement visés et ils avaient raison de l’être. Du coup, en août 1939, le conseil des superviseurs du comté a voté par quatre voix contre une l’interdiction pure et simple du livre dans toutes les bibliothèques et dans toutes les écoles du territoire. La résolution avait été introduite par un certain Stanley Abel, un ancien membre du Ku Klux Klan, à la demande directe des Associated Farmers qui était un puissant consortium de gros propriétaires terriens qui combattaient férocement toute forme de syndicalisme.

Mais l’interdiction ne leur a pas suffi ! Bill Camp, un magnat du coton qui dirigeait les Associated Farmers au niveau local a voulu frapper les esprits. Pour ce faire il a organisé un autodafé en plein centre de Bakersfield devant des photographes. Et pour l’occasion, il a recruté un de ses propres ouvriers, dont un certain Clell Pruett, pour mettre le feu au livre. Le détail qui tue c’est que Pruett n’avait jamais lu Les Raisins de la colère. Il avait juste entendu une émission de radio à son sujet et ça l’avait mis en colère. Des années plus tard quand un journaliste lui a finalement fait lire le roman, Pruett a déclaré qu’il ne regrettait rien. La photo de cet autodafé a été publiée dans le magazine Look et a fait le tour du pays.

Malheureusement, cette avanie ne s’est pas limitée à la Californie. À East St. Louis, dans l’Illinois, cinq membres du conseil de la bibliothèque municipale sur neuf ont voté pour brûler les trois exemplaires du livre qu’ils possédaient. Le vote a finalement été annulé à cause du scandale national qu’il avait provoqué. Mais le mal était fait ! Le livre a aussi été banni des bibliothèques de Kansas City, de Buffalo, d’Anniston en Alabama et de plusieurs autres villes à travers le pays.

L’affaire est même remontée jusqu’au Congrès des États-Unis. Le député de l’Oklahoma Lyle Boren a pris la parole devant ses collègues pour dénoncer le roman en des termes d’une violence inouïe. Ses mots ont été inscrits au Congressional Record pour la postérité : « Je me lève pour dire à mes collègues et à tous les lecteurs honnêtes d’Amérique que la peinture que Steinbeck a faite dans son livre est un mensonge, un mensonge damné, une création noire et infernale d’un esprit tordu et perverti. » Rien que ça !

Face à ce déferlement de haine, Steinbeck n’a pas plié mais il a été profondément atteint. Les Associated Farmers avaient lancé une campagne de diffamation systématique contre lui, dans la presse et par le bouche-à-oreille. Steinbeck a résumé la situation dans une lettre avec une lucidité glaçante :

« Les Associated Farmers ont lancé une attaque personnelle hystérique contre moi, dans la presse et par une campagne de rumeurs. Je suis un Juif, un pervers, un ivrogne, un drogué. »

Il a reçu des montagnes de courrier haineux et des menaces de mort. Il a écrit à son agent littéraire que ses ennemis ne le tueraient probablement pas, mais qu’ils le détruiraient. Il a cessé de sortir seul et a pris des précautions de sécurité sur les conseils de gens « qui connaissaient bien les ficelles », selon ses propres mots. Il est même allé jusqu’à transmettre certaines informations compromettantes au FBI, en guise d’assurance vie au cas où il lui arriverait « un accident ».

« Les gens font toujours le mal quand ils sont trop heureux. » Steinbeck savait de quoi il parlait.

La bibliothécaire du comté de Kern, une femme courageuse qui s’appelait Gretchen Knief, s’est battue pour faire lever l’interdiction au risque de perdre son emploi. Elle a écrit aux superviseurs une lettre restée célèbre dans laquelle elle disait : « C’est une chose vicieuse et dangereuse que de commencer à interdire des livres. Les idées ne meurent pas parce qu’un livre est interdit de lecture. » L’interdiction a finalement été levée en janvier 1941, un an et demi après avoir été votée. Et dans un retournement assez pathétique, ceux qui l’avaient imposée ont prétendu qu’ils n’avaient banni le livre que pour lui faire de la publicité et aider Steinbeck à diffuser son message.

Le FBI ou l’art de surveiller un écrivain innocent pendant 40 ans

Si la campagne de haine des propriétaires terriens et des politiciens avait été violente, elle restait en quelque sorte prévisible. Des riches qui s’en prennent à quelqu’un qui dénonce leurs pratiques, c’est vieux comme le monde ! Mais ce qui est arrivé ensuite à Steinbeck relève d’un tout autre niveau. Parce que cette fois, c’est l’État lui-même qui s’est mis en mouvement contre lui. Et pas n’importe quelle branche de l’État : le Federal Bureau of Investigation, dirigé d’une main de fer par le redoutable J. Edgar Hoover.

Hoover était un personnage à part dans l’histoire américaine. Nommé directeur du FBI en 1935, il avait développé au fil des années une véritable obsession pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à du communisme, du socialisme ou même simplement à de la sympathie envers les travailleurs. Avec l’autorisation secrète du président Roosevelt qui lui avait donné carte blanche pour la surveillance intérieure, Hoover avait tissé un immense filet de renseignement domestique. Et Steinbeck cochait toutes les cases qui le rendaient suspect aux yeux du patron du FBI. Il avait des origines allemandes. Il fréquentait des syndicalistes. La presse communiste avait fait l’éloge de ses livres. Et surtout, il avait écrit un roman qui donnait envie aux pauvres de se révolter. C’en était largement assez pour le considérer comme un ennemi.

Dès le début des années 1940, le FBI a ouvert un dossier sur Steinbeck et ne l’a plus jamais refermé. Les agents fédéraux interceptaient son courrier, suivaient ses déplacements jusque dans ses voyages à la frontière mexicaine, documentaient méticuleusement ses fréquentations et répertoriaient ses abonnements à des journaux jugés subversifs. Le fait que sa seconde épouse se soit un jour inscrite sur les listes électorales en tant que communiste a été consigné dans le dossier. Même ses amitiés personnelles étaient fichées et analysées.

Mais le coup le plus tordu est arrivé en 1942, juste après l’entrée en guerre des États-Unis. Steinbeck, en patriote sincère, a voulu s’engager dans l’armée et a demandé une commission d’officier. L’agent de terrain chargé de l’évaluer a conclu que l’écrivain possédait toute l’honnêteté, la loyauté et l’intégrité nécessaires pour servir dans les forces armées. Mais cette recommandation favorable a été purement et simplement annulée par le renseignement militaire qui était sous l’influence directe de Hoover. John Steinbeck, prix Pulitzer, auteur du roman le plus lu d’Amérique, s’est donc vu refuser le droit de servir son propre pays. Non pas parce qu’il était inapte, mais parce qu’il avait écrit un livre qui dérangeait les puissants.

Steinbeck savait très bien ce qui se passait. Il sentait la présence des agents dans son dos et il en a eu assez. En 1942, il a envoyé une lettre au ministre de la Justice Francis Biddle, qui était le supérieur hiérarchique de Hoover, dans laquelle il ne mâchait pas ses mots :

« Pourriez-vous demander aux gars d’Edgar d’arrêter de me marcher sur les talons ? Ils me prennent pour un ennemi étranger. Ça devient fatigant. »

La réponse de Hoover à Biddle a été un chef-d’œuvre d’hypocrisie bureaucratique : « Je tiens à vous informer que Steinbeck n’est pas et n’a jamais été l’objet d’une enquête de ce Bureau. Sa lettre vous est retournée ci-joint. » C’était un mensonge éhonté, comme les documents déclassifiés après la mort de Steinbeck l’ont prouvé des décennies plus tard. Le FBI avait bel et bien un dossier sur lui, épais et détaillé, qui couvrait des années de surveillance.

Et Hoover ne s’est pas arrêté là ! Les dossiers du FBI montrent que les agents ont continué à éplucher chaque nouveau livre de Steinbeck à la recherche de signes de déloyauté envers le gouvernement. Ils sont allés jusqu’à rédiger des critiques littéraires internes de ses romans ! Quand Steinbeck a publié L’Hiver de notre mécontentement en 1961, des agents du FBI ont analysé la façon dont les personnages de policiers formés par le Bureau étaient dépeints dans le livre. On aurait presque envie d’en rire si ce n’était pas aussi glaçant.

Cette surveillance a duré plus de quarante ans, jusqu’à la mort de l’écrivain en 1968. Et pendant toute cette période, le FBI a officiellement nié avoir jamais enquêté sur lui. Ce n’est qu’après la déclassification des archives que le monde a découvert l’ampleur de ce harcèlement institutionnel. Steinbeck avait raison depuis le début. On l’avait espionné, on l’avait empêché de servir son pays, on avait scruté le moindre de ses écrits et de ses déplacements. Et tout ça parce qu’il avait eu l’audace d’écrire la vérité sur ce que l’Amérique faisait subir à ses propres citoyens.

Quand Staline s’est pris les pieds dans les Raisins de la colère

Et puisqu’on parle de régimes qui ont eu du mal avec ce livre, il faut absolument raconter cette anecdote parce qu’elle est absolument savoureuse : En 1940, John Ford avait adapté Les Raisins de la colère au cinéma avec Henry Fonda dans le rôle de Tom Joad. Le film avait été un triomphe aux États-Unis. Il avait même remporté deux Oscars et avait été nommé pour cinq autres. Mais de l’autre côté du rideau de fer quelqu’un avait aussi remarqué ce film. Et ce quelqu’un, c’était Joseph Staline en personne !

En 1948, en plein début de Guerre froide, Staline a eu ce qu’il pensait être une idée de génie. Il a autorisé la projection du film dans les cinémas soviétiques en se disant que cette histoire de famille américaine réduite à la misère par un système capitaliste sans pitié ferait une propagande anti-américaine formidable. Sur le papier, c’était imparable… Un film américain qui montre les ravages du capitalisme, diffusé avec la bénédiction du Kremlin pour prouver au peuple soviétique que l’Occident n’était qu’exploitation et souffrance. Que pouvait-il bien y avoir à craindre ? A priori rien.

Sauf que ça ne s’est pas du tout passé comme prévu. Les spectateurs soviétiques ne sont pas sortis des salles indignés par le sort des Joad. Ils en sont sortis stupéfaits ! Parce que tout ce qu’ils avaient retenu du film, ce n’était pas la misère de cette famille. C’était simplement le fait que même les plus pauvres des Américains avaient les moyens de se payer une voiture. Une automobile ! Un objet qui relevait du luxe absolu pour un citoyen soviétique ordinaire sous le régime de Staline. Alors que l’URSS se présentait comme le paradis des ouvriers et des paysans, voilà qu’un film censé dénoncer l’horreur capitaliste révélait involontairement le gouffre abyssal qui séparait le niveau de vie des deux pays. Du coup, le film a été retiré des salles en toute discrétion. Jugé trop dangereux !

Cette anecdote raconte quelque chose de profond sur Les Raisins de la colère et sur Steinbeck en général. Ce livre dérangeait absolument tout le monde parce qu’il disait la vérité. Et il est clairement établi que la vérité n’a jamais eu de camp. Trop radical pour l’Amérique des propriétaires terriens. Trop révélateur pour l’URSS de Staline. Banni à l’Ouest pour avoir montré la misère des travailleurs. Banni à l’Est pour avoir montré que même cette misère était enviable comparée à ce que le communisme totalement dévoyé offrait à ses propres citoyens. Au final, Steinbeck avait donc réussi l’exploit de se faire censurer par les deux superpuissances de la planète en même temps. Ce qui en dit long sur la puissance de ce qu’il avait écrit.

Le Prix Nobel de Steinbeck ou la revanche de l’écrivain maudit

Après les années de feu qui avaient suivi la publication des Raisins de la colère, Steinbeck n’a jamais cessé d’écrire. Il a publié Cannery Row en 1945, La Perle en 1947 et bien sûr son immense fresque familiale À l’est d’Eden en 1952. Un roman qui a lui aussi été porté à l’écran avec un certain James Dean dans le rôle principal. En 1947, il s’était rendu en Union soviétique avec le photographe Robert Capa pour un reportage qui avait encore un peu plus alimenté la paranoïa de Hoover et de ses agents. Et en 1962, il avait publié Travels with Charley, le récit touchant d’un voyage à travers l’Amérique en compagnie de son caniche, comme pour essayer de retrouver le pouls d’un pays qu’il ne reconnaissait plus tout à fait.

C’est cette même année 1962 que l’Académie suédoise lui a décerné le Prix Nobel de littérature pour « ses écrits réalistes et imaginatifs, combinant un humour sympathique et une perception sociale aiguë ». Après des décennies de surveillance, de censure, de diffamation et de menaces, l’homme que l’Amérique avait traité comme un ennemi de l’intérieur recevait la plus haute distinction littéraire du monde. L’ironie de cette histoire laisse à penser qu’il y a des revanches qui valent la peine d’être savourées.

Mais Steinbeck ne l’a pas savourée tant que ça. Le choix de l’Académie a été contesté, y compris en Suède où un journal l’a qualifié de « l’une des plus grandes erreurs de l’Académie ». Et quand un journaliste lui a demandé s’il pensait mériter ce prix, Steinbeck a répondu avec une honnêteté désarmante : « Franchement, non. » Il a confié à un ami d’université qu’il avait réécrit son discours d’acceptation une vingtaine de fois, que toutes ses tentatives de diplomatie sonnaient faux, et qu’il avait fini par s’énerver un soir et écrire exactement ce qu’il pensait : « Je ne sais pas si c’est bon, mais au moins c’est moi. »

Et c’était bien lui ! Son discours de Stockholm, prononcé le 10 décembre 1962, est resté dans les mémoires comme l’un des plus puissants jamais prononcés lors d’une cérémonie Nobel. En pleine Guerre froide, alors que le monde vivait sous la menace permanente de l’annihilation nucléaire, Steinbeck a parlé du rôle de l’écrivain comme un gardien de la conscience humaine. Il a rappelé que la littérature n’avait pas été inventée par « un sacerdoce critique, pâle et émasculé, chantant ses litanies dans des églises vides » mais qu’elle était née du besoin le plus profond de l’humanité. Et puis il a lâché ces mots qui résonnent encore aujourd’hui :

« L’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. »

Deux ans plus tard, en 1964, Steinbeck a reçu la Médaille présidentielle de la Liberté. L’écrivain dont le FBI avait espionné le courrier, dont l’armée avait refusé les services et dont les livres avaient été jetés au feu recevait désormais les plus hautes distinctions de la nation qui l’avait persécuté. Si ce n’est pas de l’hypocrisie américaine à l’état pur, on ne sait pas ce que c’est.

Nul n’est parfait, Steinbeck avait aussi son coté obscur

On pourrait s’arrêter là et te laisser sur le portrait d’un héros irréprochable qui a défendu la veuve et l’orphelin jusqu’à son dernier souffle. Mais chez NovaFuture on ne fonctionne pas comme ça. Si on admire Steinbeck pour la profondeur de son œuvre, on te doit aussi la vérité sur ses zones d’ombre. Et si on en parle c’est parce qu’elles sont très loin d’être anecdotiques.

Commençons par le plus difficile à encaisser. En 1967, à 65 ans, Steinbeck est parti au Vietnam comme reporter pour le journal Newsday. Et là, l’homme qui avait consacré sa vie à défendre les opprimés a pris fait et cause pour la sale guerre américaine. Sans nuance et sans la moindre distance critique. Il a par exemple produit des reportages très complaisants envers l’armée dans lesquels les soldats américains étaient dépeints comme des héros libérateurs. Ses deux fils servaient sur place et il est même allé rendre visite à l’un d’eux sur le front, où on l’a autorisé à tenir un poste de mitrailleuse pendant la nuit tandis que les membres du peloton dormaient. Il a été ensuite jusqu’à qualifier les manifestants pacifistes de « geignards stridents ». Le New York Post l’a dénoncé à l’époque pour avoir trahi son passé humaniste. Et la gauche américaine qui l’avait porté aux nues pendant trente ans s’est retournée contre lui.

Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que la gauche le lâchait. Dès 1948, un groupe de femmes socialistes à Rome l’avait publiquement condamné pour être passé dans le camp de la guerre et de l’anti-marxisme. En 1955, le Daily Worker, un journal communiste américain, avait critiqué la façon dont il dépeignait la gauche dans ses écrits. Et Steinbeck lui-même avait fini par déclarer que le socialisme n’est qu’une autre forme de religion et donc une illusion. Quand on sait d’où il venait, cette phrase fait froid dans le dos.

Il y a aussi la question d’Israël. Lors d’un voyage sur place, Steinbeck avait décrit le pays comme « une texture incroyable d’endurance humaine et d’inflexibilité de la volonté ». Son biographe Jay Parini a relevé l’ironie cruelle de cette admiration aveugle en écrivant : « Le Steinbeck d’il y a trente ans aurait sûrement flairé l’injustice. » L’homme qui avait dénoncé la dépossession des fermiers de l’Oklahoma n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, la dépossession d’un million de Palestiniens.

Et puis il y a l’histoire de Sanora Babb, une journaliste de l’Oklahoma qui avait passé des années à documenter la vie des travailleurs migrants dans les camps californiens. Ses notes détaillées auraient été transmises à Steinbeck par leur éditeur commun chez Random House. Quand Les Raisins de la colère a explosé en librairie, l’éditeur de Babb a tout simplement annulé la publication de son propre roman qui traitait du même sujet. Elle a dû attendre 2004 pour le publier enfin. Elle avait 97 ans. Steinbeck ne l’a jamais mentionnée ni remerciée.

Mais le glissement ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il s’est opéré progressivement, au fil de relations de plus en plus étroites avec l’establishment démocrate américain. Steinbeck s’était lié d’amitié avec Adlai Stevenson, le candidat libéral battu à deux reprises par Eisenhower, puis il s’était rapproché de John F. Kennedy qui l’avait séduit par son image de président jeune, cultivé et progressiste. Après l’assassinat de Kennedy, c’est avec Lyndon Johnson que Steinbeck a noué les liens les plus forts. Johnson l’invitait à la Maison Blanche, le consultait et le flattait. En 1964, c’est Johnson en personne qui lui a remis la Médaille présidentielle de la Liberté. Et Steinbeck, l’écrivain que le FBI avait traqué pendant des décennies, s’est laissé griser par cette reconnaissance tant attendue. Il avait enfin l’impression d’être accepté par son propre pays. Le problème, c’est que ce pays lui demandait en retour de fermer les yeux sur ses pires abominations. Et il l’a fait.

Alors comment expliquer tout ça ? Comment un type qui avait dormi dans des camps de migrants et reçu des menaces de mort pour avoir dit la vérité a-t-il pu finir par défendre une guerre impérialiste et dîner à la Maison Blanche sans que cela le dérange ? La réponse est à la fois simple et terrible : Steinbeck s’est fait happer par le système !

Dans ses dernières années, il fréquentait assidûment le pouvoir démocrate et se laissait séduire par des politiciens qui savaient feindre la carte progressiste tout en menant des guerres à l’autre bout du monde. Le Steinbeck pauvre et sans notoriété des années 30 vivait désormais à New York au milieu de l’establishment. L’embourgeoisement avait fait son œuvre, lentement mais sûrement.

Et il faut être honnête aussi sur un point. La graine du patriotisme martial était là depuis le début, bien avant le Vietnam. Steinbeck n’a jamais été un pacifiste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait par exemple écrit Bombs Away, un ouvrage de propagande pour l’armée de l’air américaine. Il avait aussi rédigé The Moon Is Down, un roman sur la résistance norvégienne qui avait servi d’outil de propagande alliée. Et quand le FBI lui avait refusé sa commission d’officier, il s’était battu pour obtenir une accréditation de correspondant de guerre et était parti couvrir le front en Europe en 1943. Sa colère était avant tout sociale, pas antimilitariste. Il était contre l’exploitation des pauvres par les riches, mais il n’avait rien contre la guerre en elle-même.

Dans les années 30 et 40, ça fonctionnait encore parce que l’ennemi c’était le fascisme et que Roosevelt incarnait le New Deal. Patriotisme et conscience sociale allaient dans le même sens. Mais quand la Guerre froide a tout bouleversé, quand l’ennemi est devenu le communisme et que les démocrates se sont lancés dans l’aventure vietnamienne, Steinbeck n’a pas su faire la distinction entre l’amour de son pays et la soumission au pouvoir. Le poison du patriotisme aveugle a fini par le contaminer.

C’est sans doute la leçon la plus amère de cette histoire. L’Amérique avait essayé de détruire Steinbeck par la censure, la surveillance et les menaces de mort. Elle avait échoué. Alors elle a fait quelque chose de bien plus efficace. Elle l’a récupéré. Elle l’a séduit. Elle l’a absorbé. Et l’écrivain qui avait fait trembler les puissants a fini par s’asseoir à leur table.

Évidemment, rien de tout ça ne retire quoi que ce soit à son immense talent d’écrivain ni à la puissance de ses grands romans. Les Raisins de la colère reste un chef-d’œuvre absolu, et l’histoire de sa persécution reste un témoignage accablant sur la nature profonde du pouvoir américain. Mais savoir que même Steinbeck a fini par se faire avaler par la machine, cela prouve à quel point ce système est dangereux. Pas seulement parce qu’il est brutal quand il se sent menacé. Mais parce qu’il est terriblement séducteur quand il décide de t’ouvrir les bras pour te faire passer du coté obscur. N’oublions donc pas de nous en souvenir pour chaque imposteur médiatique qui veut se faire passer pour un progressiste. C’est en cela aussi qu’il est utile de connaître la vie et l’œuvre de Steinbeck. Parce qu’elle nous parle de nous, de nos rêves, de nos idéaux et de toutes nos contradictions.

Conclusion : Et si Steinbeck avait été européen ?

On va terminer ce portrait par une question toute simple mais qui en dit très long. Qu’est-ce qui se serait passé si John Ernst Steinbeck était né en France, en Allemagne ou en Espagne plutôt qu’en Californie ? La réponse est évidente. Il n’aurait jamais été emmerdé comme ça.

Quand Émile Zola a publié Germinal en 1885, un roman qui racontait la misère des mineurs du nord de la France avec une brutalité au moins égale à celle des Raisins de la colère, personne ne lui a envoyé le FBI ! Personne n’a brûlé son livre sur la place publique. On ne lui a pas refusé le droit de servir son pays. Au contraire, Zola est devenu une figure nationale. Un véritable monument de la littérature française. Quand il a pris la défense du capitaine Dreyfus avec son célèbre « J’accuse », il a certes été condamné par la justice. Mais la République l’a finalement réhabilité et la France l’a mis au Panthéon.

Victor Hugo a passé dix-neuf ans en exil pour s’être opposé à Napoléon III. Mais quand il est rentré en France, un million de personnes ont assisté à ses funérailles. Charles Dickens a décrit la misère des bas-fonds londoniens dans des termes aussi crus que ceux de Steinbeck et l’Angleterre victorienne en a fait un héros national.

En Europe, un écrivain qui dénonce les injustices de son époque finit dans les manuels scolaires avec son nom gravé sur des plaques de rue. En Amérique, on brûle ses livres, on le fait surveiller par la police politique pendant quarante ans, on l’empêche de porter l’uniforme de son propre pays et on le traîne dans la boue au Congrès. Et quand tout ça ne suffit pas à le faire taire, on le récupère en douceur en l’invitant à dîner à la Maison Blanche jusqu’à ce qu’il oublie pourquoi il se battait.

C’est ça, le vrai visage de l’Amérique ! Pas celui des comédies romantiques tournées à Manhattan ni celui des discours grandiloquents sur la liberté et la démocratie. Celui d’un pays qui depuis sa fondation traite comme un ennemi intérieur quiconque ose montrer la réalité de ses inégalités. Un pays où écrire un roman sur des pauvres et réussir à émouvoir les lecteurs est considéré comme un acte subversif.

Les MAGA n’ont rien inventé. D’ailleurs que pourraient-ils inventer en dehors de la haine et du rejet de l’intelligence ? Les autodafés de livres, la surveillance politique des artistes, la persécution de ceux qui pensent différemment… tout ça existait bien avant Donald Trump. Steinbeck en a fait les frais il y a près d’un siècle. Et des milliers d’autres avant lui et après lui en ont fait les frais aussi. Ce que les MAGA ont fait, c’est simplement arrêter de prétendre que tout ça n’existait pas en assumant ouvertement être les ennemis de toute forme de progressisme.

Steinbeck est mort le 20 décembre 1968 à New York. Il avait 66 ans. On l’a enterré à Salinas, dans la ville où il était né et que ses propres voisins avaient longtemps refusé de lui pardonner d’avoir rendue célèbre pour de mauvaises raisons. La bibliothèque municipale de Salinas n’a d’ailleurs accepté de mettre ses livres en rayon que dans les années 90. Oui, tu as bien lu : Les années 90 !

Aujourd’hui, un musée national porte son nom dans cette même ville. Les rues qui l’entourent portent les noms de ses personnages. Et Les Raisins de la colère est étudié dans toutes les universités du pays. Pour combien de temps encore ? La question est posée.

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