​Interview de Johanna, créatrice de Juntos : Le Discord libre qui connecte AT Protocol et ActivityPub

novaMAG : Entrevues

C’est complètement par hasard que l’on est tombés sur un projet open source appelé Juntos. Ce concept nous a tout de suite semblé solide techniquement. Mais ce qui a vraiment retenu notre attention, c’est son côté humain. On a donc commencé à échanger avec la développeuse et ça a très vite été une évidence : Il fallait en faire une interview.

Juntos c’est une communauté décentralisée qui permet aux membres de la communauté LGBT de se connecter en toute sécurité. Mais ce qu’il y a de plus puissant dans cette histoire, c’est que ce réseau est compatible à la fois avec ActivityPub et l’AT Protocol. Ce qui signifie que Juntos construit des ponts à une époque où tout le monde a plutôt tendance à se barricader. Au final, c’est l’ensemble de toutes ces bonnes choses qui rend ce projet vraiment intéressant.

NovaMag : Salut Johanna ! Tu peux te présenter et nous expliquer un peu le projet Falcon ?

Johanna : Salut ! Je suis ingénieure logicielle avec 17 ans d’expérience personnelle dans le code. Et en poste depuis 9 ans au niveau professionnel. Le Projet Falcon, c’est plein de choses. C’est le premier SDK Java pour l’AT Protocol au monde qui est entièrement documenté. C’est un projet qui apporte des communautés en temps réel à la fois sur l’AT Protocol et sur ActivityPub. Et c’est aussi un pont entre les deux protocoles. Et c’est aussi une communauté LGBT décentralisée appelée Juntos qui est déjà déployée en production aujourd’hui. En résumé, c’est un nouveau protocole web pour ce que beaucoup de gens appellent le web 4.

NovaMag : OK, d’abord, énorme respect pour cette tentative d’unifier l’AT Protocol et ActivityPub, c’est un truc dont tout le web décentralisé rêve. Mais la plupart des gens choisissent leur camp entre ces deux alternatives. Alors comment ça fonctionne concrètement ? Et pourquoi tu as décidé de les connecter plutôt que de choisir ?

Johanna : C’est assez simple en fait. Tu as un serveur en pur Java pour la résolution de DID et la cryptographie AT Protocol. Tu as aussi un serveur en Rust qui parle ActivityPub. Ensuite tu as un pont qui traduit les concepts AT, comme la résolution de DID dans le cas des canaux Falcon (lexique personnalisé), vers le langage ActivityPub, comme les acteurs etc. Traduction bidirectionnelle entre AT Protocol et ActivityPub. Mapping d’identité avec état (DID vers Acteur). Relais en direct avec signatures HTTP cryptographiques. Résolution de DID (did:plc, did:web). Falcon a des lexiques personnalisés du côté AT, comme la notion de canaux et de messages. L’API du pont traduit le monde Java AT vers le monde Rust ActivityPub. C’est très ambitieux et un peu fou. Il faut aussi comprendre que j’ai été la première personne au monde à développer une implémentation native de l’AT Protocol sur JVM. Les problèmes difficiles ne me font simplement pas peur.

NovaMag : Java, Rust, lexiques personnalisés, signatures cryptographiques, un pont entre deux protocoles… c’est une quantité de travail colossale pour une développeuse solo. Qu’est-ce qui te maintient en mouvement ? Qu’est-ce qui t’a poussée à te lancer là-dedans au départ ?

Johanna : Ne pas être prise au sérieux dans mon boulot quotidien. On m’a retiré mon projet parce qu’ils ont dit que j’étais trop junior. Alors que c’était toute ma motivation. En plus, j’évoluais dans un environnement de travail profondément sexiste.

NovaMag : C’est une motivation puissante. Se faire retirer son travail dans un environnement sexiste… ça laisse des traces ! Tu penses que cette expérience a façonné ta façon de penser la souveraineté, la décentralisation et la construction d’espaces où les gens ne peuvent pas être effacés ?

Johanna : C’était exactement l’idée. J’avais des idées pour construire mon propre Discord après avoir été bannie de plusieurs Discords à cause de campagnes de cyberharcèlement et de harcèlement. Je développais déjà une technologie d’appel vidéo pour une appli de récupération. J’en ai parlé à une amie. Et cette amie m’a dit : on a un ami en commun qui a des idées tech. Je ne veux pas citer son nom mais il m’a demandé : Tu connais l’AT Protocol ? J’ai regardé la doc et j’ai compris que c’était la pièce manquante pour mon idée de Discord. Pas la tech vidéo que je développais. Mais la nature décentralisée voulait dire que je pouvais être en sécurité. J’ai donc arrêté de parler avec cet ami, appelons-le J. Trois semaines plus tard, j’avais déployé Juntos. Les premières communautés AT Protocol natives en Java jamais créées. Je ne pouvais pas m’arrêter de travailler là-dessus et je ne peux toujours pas. C’est encore une grande obsession pour moi. Juntos, c’était ma vocation. Un backend Java. Des communautés LGBT entièrement sur AT Protocol. Juntos signifie ensemble en portugais. Les idées d’ActivityPub et du pont sont venues plus tard. Pour être honnête, J est au courant de Juntos maintenant, j’avais juste besoin d’espace pour y travailler.

NovaMag : Si je comprends bien, Falcon et Juntos sont nés en partie parce que les plateformes ne font pas assez pour protéger les communautés les plus vulnérables. C’est bien ça ? Et si c’est le cas, tu as rencontré les mêmes problèmes sur des plateformes ouvertes comme Mastodon ou Lemmy ?

Johanna : Je ne suis pas très active mais je n’ai pas eu de problèmes. Les gens sont bienveillants et je n’ai pas subi d’attaques liées à mon genre. Les plateformes commerciales comme Reddit et Discord ont été les vrais problèmes.

NovaMag : Ça n’a rien de surprenant venant de plateformes commerciales. Mais voilà ce qui est intéressant : D’un côté tu construis Juntos comme un espace sûr, mais de l’autre tu l’ouvres sur deux protocoles publics. Comment tu gères cette équation ?

Johanna : Il n’y a pas de façon parfaite de modérer. Les protocoles décentralisés utilisent des couches de modération. Avec Falcon et Juntos, il y a aussi un score de confiance transitoire dans le temps. Imagine un nœud de graphe où la confiance évolue dans le temps. Le problème, c’est que des acteurs malveillants peuvent exploiter cette confiance. C’est pourquoi j’ai travaillé sur énormément de mesures et d’algorithmes qui relèvent essentiellement de la cybersécurité pour atténuer les bots et les attaques. Cela dit, aucun système n’est parfait. Toutes les maths et le code ne tiennent pas compte des humains qui font n’importe quoi. Aucune modération n’est parfaite, même sur Mastodon, même sur Bluesky. Le rôle de l’ingénieure systèmes n’est pas d’être parfaite, c’est de faire de son mieux. Et j’ai le sentiment de l’avoir fait. Donc la vraie réponse, c’est que l’on fait de notre mieux côté systèmes, mais qu’il est impossible de couvrir pleinement tout le spectre du comportement humain. Aucun système n’est jamais parfait, sans faille ou à toute épreuve.

NovaMag : La modération est un problème incroyablement difficile. Surtout la modération proactive qui consiste à intercepter les contenus nuisibles au moment de leur soumission avant qu’ils se propagent sur le réseau. Sur ton Codeberg tu mentionnes l’utilisation d’un mesh d’inférence IA décentralisé, ce qui est techniquement fascinant. Tu peux nous en dire plus ? Ça tourne sur un modèle IA local ou ça s’appuie sur des API tierces comme GPT ou Gemini ?

Johanna : Ni l’un ni l’autre. J’ai entraîné mon propre modèle. Il s’appelle Monarch et tourne sur Mistral, mais je l’ai fine-tuné moi-même sur mon GPU. Je ne pouvais pas faire Falcon ou Juntos sans avoir la confidentialité des données. Mon modèle Mistral local n’est pas dans le cloud. J’ai aussi construit mon propre CLI IA appelé Crystalis. Donc Monarch est un papillon. Crystalis est le cocon. Ça renvoie à l’identité trans et au fait de devenir un papillon avec la transition.

NovaMag : Monarch tourne sur Mistral fine-tuné sur ton propre GPU. Ça soulève une question évidente : un GPU grand public comme une 4060Ti peut-il vraiment rivaliser avec les modèles de la big tech ? Est-ce même l’objectif ?

Johanna : Une partie de mes recherches consiste justement à atteindre le niveau des modèles de la big tech sur du matériel grand public comme une 4060Ti. Des modèles locaux tournant sur du matériel grand public via Ollama. Rien d’exposé au cloud ou à la big tech. Ça avance déjà, c’est Monarch v2. Tout ça, c’est aussi pour perturber la big tech en utilisant des compétences techniques et pas de l’argent en matériel. Je n’ai pas leurs ressources, mais j’ai mon cerveau et ça pourrait suffire. Trans David contre Goliath.

NovaMag : Monarch le papillon, Crystalis le cocon… c’est pas juste une stack technique, c’est de la poésie. Quelle part du Projet Falcon relève de la technologie et quelle part consiste à raconter ta propre histoire ?

Johanna : Je pense que c’est les deux. La technologie est solide. Une des applis est déployée en production. Des amies trans l’ont déjà testée. Mais à 100%, c’était aussi une question de me prouver quelque chose grâce à la compétence technique et à la vitesse. Être la première à résoudre un vrai problème et à ne jamais abandonner. Même maintenant je n’abandonne pas, peu importe les prises de tête que la tech me balance. C’est là la vraie différence. La plupart des gens auraient eu peur, auraient été frustrés et auraient arrêté. Moi j’utilise ça comme carburant. La différence, c’est pas ma compétence technique, c’est mon état d’esprit. Je suis affamée, fauchée et dans un boulot qui ne me traite pas bien. Je n’ai donc rien à perdre et tout à prouver.

NovaMag : Tu as déjà prouvé énormément de choses. Et il est clair que tu es quelqu’un qui agit plutôt que de simplement parler. Honnêtement c’est ce qui m’a poussée à te contacter en premier lieu. Ça n’arrive pas souvent. Sur le sujet de l’IA, tout le monde se pose des questions en ce moment. C’est toujours intéressant d’avoir le point de vue d’une développeuse senior. Comment tu vois l’IA à court et long terme ? Comme un danger ? Comme un allié ? On est sincèrement curieux d’avoir ton avis.

Johanna : Je pense que les gens ont peur. Je pense que la même réaction qui pousse les gens à haïr les personnes trans parce qu’on exprime le genre différemment est aussi ce qui pousse les gens à haïr l’IA. Je crois que toute forme de colère et de haine est enracinée dans la peur et les insécurités. Donc le fond du problème, c’est que les gens ont peur que l’IA leur prenne leur boulot etc. Mais les gens ont aussi peur que les personnes trans ruinent le genre dans leur tête. Donc toute forme de colère, de haine et d’explosion est fondée sur la peur. Je n’ai pas d’opinion sur l’IA autre que le fait que je m’en amuse. J’entraîne mes propres modèles. Pour moi c’est davantage un problème d’ingénierie à résoudre qu’un problème moral à trancher. Je ne m’inquiète pas qu’elle me prenne mon boulot parce que c’est moi qui entraîne aussi les modèles. Je rejoins cependant les gens sur un point. Elle a complètement massacré le marché pour les développeurs juniors et ça me rend vraiment très triste. On a besoin de plus de juniors dans la tech, s’il vous plaît s’il vous plaît.

NovaMag : Ce parallèle entre la peur de l’IA et la transphobie est fascinant, mais il y a une différence à souligner : l’IA soulève des questions légitimes sur ce que cette technologie est en train de faire de nous, alors que la peur des personnes trans est purement irrationnelle. Que les personnes trans existent ou non ne change rien dans la vie de quiconque, en bien ou en mal. En dehors du combat pour les droits des minorités, ce n’est tout simplement pas un sujet. De la même façon que la couleur de peau et les origines ne sont pas des sujets en dehors du combat contre le racisme. Alors comment tu te bats personnellement contre ceux qui paniquent sur le genre ? Et comment tu penses que le web libre peut faire davantage pour lutter contre la transphobie ?

Johanna : C’est un combat difficile parce que l’Europe et les États-Unis fonctionnent dans un cadre d’essentialisme de genre qui est une chose très coloniale et très européenne. Donc beaucoup de gens dans la société disent qu’on ne peut pas changer son expression de genre et que si on le fait la conséquence n’est souvent pas seulement des mots mais de la violence. Et c’est très injuste pour les personnes trans qui existent simplement sans faire de mal à personne. Je ne fais de mal à personne parce que j’ai les ongles rouges et que je m’habille avec des pulls et des écharpes roses. MLK avait une citation que je vais essayer de me rappeler mais peut-être pas mot pour mot : j’ai choisi l’amour, parce que la haine était un fardeau trop lourd à porter. Bill Hicks a aussi dit dans un de ses moments les plus lucides : C’est seulement un choix entre la peur et l’amour, la voix de la peur veut que l’on achète des armes et que l’on mette des verrous plus gros, mais la voix de l’amour nous voit tous unis. La réponse contre la transphobie, c’est l’amour pur pour les humains. L’amour est la réponse. L’amour est ce qui nous sauvera tous.

NovaMag : L’amour est la réponse, on ne peut qu’être d’accord. Avant de conclure, où en est Juntos en ce moment ? C’est déjà en ligne ? Les gens peuvent rejoindre une bêta ? Quel est le statut actuel ?

Johanna : La connexion et le feed fonctionnent. Je suis encore en train de corriger des problèmes de cross-origin. Ça bloque une bonne partie du flux. Cela dit, l’élan est plus important que la perfection. Le fait que la connexion soit fonctionnelle et que le fil tourne déjà prouve en live la réalité de la première communauté AT native en Java jamais créée. Le reste, c’est juste un tour d’honneur supplémentaire quand j’arriverai à corriger ça. Mais pour l’heure, c’est en alpha très précoce, c’est le statut.

NovaMag : Juntos est open source. D’autres communautés minoritaires pourraient l’utiliser pour construire leurs propres espaces sécurisés ?

Johanna : Oui, n’importe qui peut utiliser Juntos. Je viens de corriger les problèmes de CORS, ça tourne en live sur Vercel. Pour répondre à ta question, oui c’est open source, j’ai déjà créé un compte Codeberg.

NovaMag : Avec tout ce que tu as traversé, si tu pouvais remonter le temps et rencontrer ta version de 18 ans, quel conseil tu te donnerais ?

Johanna : Conseil pour moi à 18 ans : Pas de peur, pas d’ego, pas de jugement ma petite. Continue à construire sans peur.

NovaMag : Où est-ce que nos lecteurs peuvent te trouver en ligne ? Tu as un lien de soutien comme Patreon ou similaire ? Et est-ce que tu cherches d’autres développeurs pour rejoindre le projet ?

Johanna : Juntos est maintenant en ligne et ouvert aux inscriptions sur juntos.chat. Le projet est aussi disponible sur Codeberg. Vous pouvez aussi soutenir mon travail sur Buy Me a Coffee.

NovaMag : Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Johanna : C’est seulement un choix entre la peur et l’amour. Et j’ai choisi l’amour parce que pour moi l’amour construit des systèmes. Je sème l’amour là où il y a de la haine dans tout ce que je fais.

Pour finir : Merci à Johanna et la suite ?

Cher lecteur, tu l’auras compris, Juntos n’est pas tout à fait terminé. Mais le plus dur est fait et Johanna travaille sans relâche pour le faire avancer. Mais si tu fais partie de la communauté LGBTQI+ tu peux rejoindre la version en ligne dès à présent pour bénéficier d’un réseau sécurisé connecté à la fois au Fediverse et au réseau Bluesky. De notre coté, on sera bien sûr très heureux de continuer à suivre ce projet très prometteur.

On remercie chaleureusement Johanna d’avoir accepté cette interview. C’était un échange vraiment formidable et fascinant. Pour notre prochaine interview, on va essayer de sortir du monde open source. On adorerait pouvoir contacter un FabLab. Donc si tu as un responsable de FabLab dans tes contacts, aide-nous à établir cette connexion. À très vite pour de nouvelles aventures.

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