​Hommage à la Dame aux tortues

novaBLOG : Écologie
By: Mjbdiver

Si on me demandait quelle personne, en dehors de ma famille, a eu la plus grande influence sur ma vie quand j’étais enfant, un seul nom me vient immédiatement à l’esprit.

Eleanor Fletcher.

Dans ma ville natale de Juno Beach, en Floride, Mme Fletcher était une célébrité locale qui était connue de tous pour son travail acharné en faveur des tortues marines qui venaient pondre sur la plage.

D’où son surnom : « La Dame aux tortues de Juno Beach ».

Elle était réputée pour aider les bébés tortues à éclore en creusant dans les nids et en les ramassant délicatement pour les laisser filer vers l’océan. Ce spectacle attirait toujours du monde, et les gens s’émerveillaient de voir des dizaines de tortillons se frayer un chemin jusqu’à l’eau. Mme Fletcher avait aussi une corne de brume dont elle se servait pour avertir les bateaux à proximité de s’écarter des tortues.

Elle était également connue pour son musée pour enfants, où elle exposait des spécimens de vie marine, certains vivants, et d’autres conservés dans des bocaux de formaldéhyde. Parmi les pièces les plus marquantes : une tortue marine à naître avec un seul œil et une autre à deux têtes. Je me souviens surtout d’un aquarium avec le crabe le plus poli que j’aie jamais vu. Il tenait sa nourriture dans une pince et l’émiettait soigneusement avec l’autre pour manger.

On la voyait souvent arpenter la plage pour surveiller les nids qu’elle avait balisés avec des piquets en bois. Un jour, j’étais à la plage avec ma famille quand on l’a croisée lors d’une de ses rondes. Mon père est allé lui parler et toute la famille a fini par la connaître.

Et elle a fini par me connaître, moi aussi.

Un jour, elle a voulu agrandir son musée. Et en apprenant l’existence d’un motel abandonné un peu plus loin sur la route, elle a aussitôt prévu d’y transférer sa collection. Ce motel disposait d’un tunnel passant sous la rue passante pour accéder facilement à la plage. Mais elle avait besoin d’aide pour le déménagement. Et quand mon père l’a appris, il m’a demandé si ça m’intéressait. J’ai sauté sur l’occasion.

Je me souviens encore de mon premier passage chez elle. Elle m’a demandé ce que je voulais boire et m’a proposé plusieurs sodas. Je ne me rappelle plus quelles étaient les autres options, mais je me souviens d’avoir choisi un Mountain Dew. Elle m’a dit que c’était une marque très populaire chez les jeunes de mon âge.

C’est ainsi qu’a commencé une belle amitié qui m’a embarqué dans la mission de Mme Fletcher. Je l’accompagnais dans ses rondes sur la plage pour vérifier les nids. Souvent, je l’aidais à sauver des nids entiers en mettant les œufs dans une glacière en polystyrène jusqu’à l’éclosion. J’aidais aussi à transporter certains spécimens vers le futur musée. Il y a eu plusieurs fois où elle a participé à des événements de sensibilisation à l’océan et amené de jeunes tortues marines vertes vivantes pour son stand.

Le meilleur dans tout ça, je crois, c’est la confiance qu’elle m’accordait pour m’occuper de ses tortues en captivité chaque fois qu’elle devait quitter la ville. Elle m’avait donné la clé de la pièce où elle gardait les tortues et une partie de ses spécimens, et après l’école, je prenais mon vélo pour aller au motel abandonné nourrir les tortues et nettoyer les bacs. Elle avait aussi une tortue gofrée en captivité, appelée Goofus, que je mettais dans son enclos dehors pour qu’elle profite du soleil, avec des fleurs d’hibiscus à grignoter.

Je n’ai arrêté de travailler avec Mme Fletcher que quand mon père a été muté en Oklahoma pendant deux ans par son employeur, Pratt & Whitney. Pendant que j’étais là-bas pour finir mes études secondaires, j’ai gardé le contact avec elle par courrier et j’avais hâte de la revoir à notre retour en Floride. Eh oui, elle se souvenait encore de moi.

Entre-temps, son nouveau musée avait enfin ouvert ses portes au public. Mais quelque chose de plus grand se profilait.

Quelque chose de bien, bien plus grand.

Aujourd’hui, le Loggerhead Marinelife Center poursuit la mission de Mme Fletcher en soignant les tortues marines blessées pour les remettre à la mer. C’est un lieu vivant qui attire des visiteurs par centaines et leur donne une tout autre vision de l’océan et de sa vie.

Exactement comme Mme Fletcher l’aurait voulu.

Quand je repense à tout ce qu’on a fait ensemble pour sauver les tortues marines, ce sont parmi les meilleurs souvenirs de mon enfance. J’ai tellement appris sur l’océan que cette passion ne m’a jamais quitté. Je n’aurais jamais pu développer ça à l’école. J’ai vraiment de la chance d’avoir eu quelqu’un comme elle pour me guider.

Eleanor Fletcher est décédée en 2009, mais sa mission continue au Loggerhead Marinelife Center. Ça vaut le détour.

Cette photo de moi a été prise en 1984 par Eleanor Fletcher elle-même. Je tiens une tortue marine verte dans la main gauche et une caouanne dans la main droite. Les tortues gofrées sont dans l’enclos devant moi.

Mjbdiver

Just an ordinary guy with a cat in South Florida.

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