Quand le sous-commandant Marcos nous rappelle l’urgence de la convergence des luttes

8 min read
0
Fresque: "Una lucha mundial", visage terre.

Une fois n’est pas coutume, on va commencer par une anecdote historique. Pas pour le folklore, mais parce qu’elle illustre parfaitement ce qui nous manque cruellement en ce moment. A savoir, la capacité de transformer nos différences en force collective plutôt que de s’épuiser inutilement en chamailleries permanentes. Parce que franchement, pendant qu’on se déchire entre progressistes sur des détails ou des questions de priorité, le néofascisme avance tranquillement. Et ça, c’est un luxe que l’on ne peut plus se permettre.

Comment le sous-commandant Marcos a transformé une campagne de dénigrement en force collective ?

En 1994, au Mexique, le soulèvement zapatiste éclate au Chiapas en réaction aux politiques néolibérales qui menacent directement la survie des communautés paysannes indigènes. Face au sous-commandant Marcos qui incarne cette rébellion, le gouvernement d’extrême droite du PRI cherche à le discréditer. Une de ses tentatives fut de répandre des rumeurs sur son orientation sexuelle dans une région où l’homosexualité est perçue comme une faiblesse inacceptable, notamment sous l’influence du catholicisme omniprésent. Mais Marcos ne cherche même pas à nier. En guise de défense, il répond par un texte devenu légendaire :

« Oui, Marcos est gay. Marcos est gay à San Francisco. Noir en Afrique du Sud. Asiatique en Europe. Chicano à San Ysidro. Anarchiste en Espagne. Palestinien en Israël. Indien maya dans les rues de San Cristóbal. Juif en Allemagne. Gitan en Pologne. Mohawk au Québec. Pacifiste en Bosnie. Femme seule dans le métro à 22h. Paysan sans terre. Membre d’un gang dans les bidonvilles. Chômeur. Étudiant malheureux. Et bien sûr, zapatiste dans les montagnes. »

En quelques lignes, Marcos transforme une minable attaque personnelle en manifeste politique. Pour ce faire, il ne refuse pas l’étiquette que l’on essaye de lui coller, il l’adopte carrément et l’élargit jusqu’à englober toutes les luttes. Voici donc un bon concept à adopter, si ce n’est pas déjà fait.

La convergence des luttes est une nécessité

Ce que Marcos nous rappelle avec pertinence c’est que les luttes progressistes ne sont pas séparées. Qu’elles ne sont pas en compétition. Au contraire, elles s’assemblent parfaitement pour former un tout cohérent contre un système basé sur l’oppression.

Par exemple, il y a le féminisme qui lutte contre le patriarcat qui hiérarchise les corps et impose des rôles de genre rigides. Les droits LGBT combattent ces mêmes normes qui exigent que l’on rentre dans des cases prédéfinies. L’antiracisme s’oppose à la différence de traitement des êtres humains en fonction de leur origine. L’écologie refuse l’extractivisme qui exploite le vivant comme une ressource infinie. Le véganisme rejette l’exploitation des animaux. L’open source s’attaque à la propriété intellectuelle capitaliste qui privatise le savoir. La lutte des classes dénonce l’exploitation économique des travailleurs. ETC…

Toutes ces composantes combattent le même ennemi qui n’est autre qu’un mode de fonctionnement basé sur la domination, l’exploitation, la cupidité et la hiérarchie. Autrement dit, le patriarcat et le capitalisme qui sont les deux faces d’une même pièce. C’est pour cette raison que cloisonner les luttes, cela revient à affaiblir notre capacité collective à changer quoi que ce soit. Et le fait de vouloir les hiérarchiser, c’est tomber dans le piège tendu par ceux qui profitent de nos divisions.

Pourquoi les querelles entre progressistes affaiblissent toutes les luttes ?

Pourtant, regardons ce qui se passe aujourd’hui. Pendant que le néofascisme progresse partout en Europe et aux États-Unis, on assiste à des querelles de clocher absurdes entre progressistes.

Par exemple des écolos qui minimisent les questions LGBT au nom de « priorités plus urgentes ». Des militants antiracistes qui ignorent le véganisme parce que « ce n’est pas une vraie lutte ». Des féministes qui excluent les personnes trans. Des décroissants qui se braquent contre les acteurs de l’open source au prétexte qu’ils utilisent la technologie pour se battre. Des anticapitalistes qui reproduisent les pires schémas de la politique traditionnelle entre différentes mouvances… Pourtant, la seule priorité devrait être de comprendre que l’on ne peut pas gagner sur un front en perdant sur tous les autres.

Alors il faut le dire franchement : Le milieu progressiste peut être d’une violence incroyable envers lui-même. Parce que l’on y trouve trop souvent des egos démesurés, des jugements permanents, une compétition malsaine à qui sera le plus radical ou le plus irréprochable. Et au final, cette quête d’une pureté idéologique qui n’existe pas, et qui n’existera jamais, devient un véritable repoussoir pour des personnes plus tranquilles qui pourraient apporter énormément à différents mouvements. Mais plutôt que d’accueillir et d’accompagner des démarches sincères d’émancipation, on préfère exclure au premier faux pas ou à la première maladresse de langage. Bref, le fait de vouloir avoir absolument raison sur tout, parfois même de manière autoritaire, cela ne fait que salir de nobles causes.

Exemples historiques : Quand la convergence des luttes devient réalité

La convergence des luttes, ce n’est pas un concept théorique sorti d’un bouquin de sociologie. C’est une réalité historique qui a déjà prouvé sa puissance à plusieurs reprises. D’ailleurs, en voici quelques exemples :

Les Black Panthers dans les années 60-70 ont compris avant beaucoup d’autres que la lutte antiraciste ne pouvait pas être séparée de la lutte des classes, du féminisme, ou des droits LGBT. Ils ont donc construit des alliances avec des mouvements qui n’avaient a priori rien à voir entre eux, créant ainsi une force collective redoutable qui a terrifié le pouvoir américain.

Seattle 1999 a marqué les esprits. Syndicats ouvriers, écologistes, anarchistes, paysans du Sud, tous dans la rue ensemble contre l’OMC. Des personnes qui n’auraient jamais dû se parler selon la logique dominante ont fait converger leurs colères et leurs espoirs. Le résultat fut un blocage complet de la conférence ministérielle de l’OMC, avec des négociations reportées, et finalement une humiliation pour les promoteurs de la mondialisation néolibérale.

Occupy Wall Street et les Indignados en 2011-2012 ont réuni dans les places publiques du monde entier des précaires, des étudiants, des retraités et des militants de tous bords. Sans agenda unique, sans chef, juste avec une colère partagée contre le système financier qui écrase tout le monde.

Nuit Debout en France (2016) a créé quelque chose de très rare : Un véritable forum nocturne dans la vie réelle. Pendant des semaines, place de la République à Paris et dans des dizaines d’autres villes françaises, des personnes de tous horizons se sont parlé. Vraiment parlé. Sans filtre et sans hiérarchie. Féministes, écolos, précaires, syndicalistes, hackers, artistes… tous réunis pour réfléchir ensemble à un autre monde possible. Mais beaucoup de progressistes radicaux ont critiqué ce mouvement spontané. Personnellement, j’ai plutôt ressenti un grand moment de poésie et de partage. Il y avait vraiment quelque chose d’enrichissant à échanger sainement avec de parfaits inconnu.e.s sous le ciel étoilé. Malheureusement, pour diverses raisons, en l’espace de deux mois tout s’est arrêté. C’est un peu long à raconter, alors j’aurais sans doute l’occasion de revenir en détail sur ce sujet lors d’un prochain article.

Au final, certes, aucun de ces mouvements n’a débouché sur le grand soir. Aucun n’a renversé le capitalisme ou le patriarcat. Mais tous ont laissé quelque chose de très précieux : La preuve qu’il est possible de dépasser nos différences et de construire des espaces où convergent les luttes plutôt que de les opposer. Ces moments d’échange intense ont formé des générations de militants et créé des réseaux qui durent encore aujourd’hui. Et au delà de ça, ils ont montré qu’un autre rapport au politique est possible. Loin du cirque des partis et des organisations pyramidales.

Conclusion : Réapprendre à s’écouter et à se parler

J’ai souvent l’impression que l’on s’est laissé polluer le cerveau par les réseaux sociaux où le moindre écart de langage est utilisé pour casser, blesser, exclure. Alors que personne n’est parfait. On est tous maladroits à un moment ou à un autre. Mais on a un idéal bien plus grand que nous tous réunis qui est celui d’un monde meilleur basé sur l’écoute et le partage. Donc, une fois de plus, comme Marcos nous le rappelait il y a trente ans : Nos différences sont une force et non un terrain d’affrontement entre personnes qui veulent aller dans la même direction. Ce n’est que mon point de vue. Je le partage, tu en fais ce que tu veux. Le seul objectif de cette réflexion est d’agrandir le champ des possibles. Et peut-être aussi d’engager un vrai dialogue. Alors parlons-nous, que ce soit ici sur NovaFuture ou ailleurs. Peu importe, l’essentiel c’est juste d’essayer d’avancer ensemble dans le cadre de nos luttes respectives.

Si toi aussi tu penses qu’il faut que les luttes convergent, merci de partager cet article autour de toi pour lancer le débat. Et au passage, si tu pouvais prendre quelques secondes pour nous offrir un café cela nous aiderait un peu à couvrir les frais du site. C’est juste une information, pas une obligation. Merci d’avance et à bientôt avec des sujets chauds bouillants.

Laisser un commentaire