Le bol d’eau salée qui fait déborder le vase des fake news

La désinformation a encore frappé ! Depuis quelque temps, sur les sites putaclics on observe fleurir des « articles » aguicheurs très certainement écrits par des stagiaires nuls en physique et des IA bas de gamme. Et le pire de l’histoire, c’est que des médias mainstream dits sérieux reprennent cette supercherie à leur compte sans même l’ombre d’une vérification !
L’astuce miracle du moment ? Poser un bol d’eau salée sur le rebord de ta fenêtre pour « déshumidifier ton logement » et « faire baisser ta facture de chauffage ». Rien que ça ! Un bol d’eau salée… pour faire baisser ta facture chauffage 😀 On aurait bien rigolé si des millions de lecteurs n’étaient pas en train de poser des bols de saumure sur leurs fenêtres en croyant qu’il s’agit d’un fait scientifique. Il faut dire aussi que cette infox est le plus souvent diffusée sous la forme la plus classique du putaclic : Quoi ! Tu ne connais pas ça donc t’es un looser ? A faire de toute urgence ! Épate tes amis avec cette super astuce ! Gagne des centaines d’euros par an avec cette simple astuce… Et on pourrait continuer cette liste pendant longtemps tellement cette stupidité a été reprise à un échelle industrielle. Alors, on va remettre les pendules à l’heure. Parce qu’ici on fait dans le rigoureux et non du copier-coller d’âneries.
L’argument des putaclics c’est que le sel est hygroscopique
L’argument central de tous ces posts tient dans le mot savant « hygroscopique ». Il signifie très exactement : Qui absorbe l’humidité de l’air. Le sel est hygroscopique. C’est absolument vrai. Parce que le NaCl (chlorure de sodium), autrement dit ton bon vieux sel de cuisine, est effectivement un composé ionique dont les ions sodium (Na⁺) et chlorure (Cl⁻) exercent une attraction forte sur les molécules d’eau polaires. C’est de la chimie de base du niveau lycée. Jusque-là, aucun problème.
Mais ça commence à se barrer en quenouilles quand les charlatans modernes te disent de mettre ce sel… dans de l’eau ?! Et c’est là que tout s’effondre. Parce que du sel dissous dans de l’eau, ça s’appelle de la saumure. Et la saumure ce n’est pas un absorbeur d’humidité. C’est même tout le contraire.
Le principe physique que personne n’a vérifiée
Accroche-toi, on va faire un peu de thermodynamique. Mais c’est promis, on va rester simple 😉 Chaque solution saline saturée possède ce qu’on appelle un point d’équilibre hygrométrique. C’est l’humidité relative que cette solution va naturellement chercher à maintenir dans un espace clos. Ce n’est pas une théorie fumeuse, c’est un fait mesuré et documenté par le National Bureau of Standards américain (aujourd’hui le NIST) et confirmé par 21 études indépendantes totalisant plus de 1100 mesures individuelles. Et le verdict est sans appel parce qu’une solution saturée de NaCl stabilise l’humidité relative autour de 75 %. Relis bien cette phrase et retiens bien cette donnée de 75%.
Le bol d’eau salée ne déshumidifie pas… Il humidifie !
Maintenant, pose-toi la question : Quelle est l’humidité relative dans ton salon chauffé en hiver ? Réponse : Entre 35% et 60% dans la grande majorité des logements. Parfois moins si tu chauffes beaucoup. Et voilà donc le problème ! Ton bol de saumure est programmé par les lois de la physique pour atteindre un équilibre à 75%. Or ton salon est à 50%. Donc que va faire le bol ? Il va relâcher de la vapeur d’eau dans l’air pour essayer de remonter l’humidité ambiante vers son point d’équilibre. Oui Tu as bien lu : Ton fameux « déshumidificateur miracle » est en réalité un humidificateur. Ce qui revient à installer un radiateur pour refroidir ta maison.
Pour que ton bol absorbe effectivement de l’humidité, il faudrait que l’air ambiant dépasse les 75% d’humidité relative. Ça arrive parfois très localement, à quelques centimètres d’une vitre glacée où se forme un microclimat. Mais on parle de quelques millilitres captés dans un rayon de quelques centimètres. Cela revient au même que d’essayer de vider une piscine avec une cuillère à café.
Mais avec du sel sec pour déshumidifier, alors ?
Attention ! Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain (salée). Le sel bien sec fonctionne réellement comme absorbeur d’humidité. Du gros sel posé dans un récipient ouvert va effectivement attirer la vapeur d’eau de l’air, se gorger d’humidité progressivement, puis finir par se liquéfier en formant de la saumure. C’est le principe de la déliquescence et c’est un fait physique incontestable.
Sauf que voilà : Même le sel sec a ses limites ! Un kilo de sel va absorber au grand maximum un demi-litre d’eau avant d’être complètement saturé. Pour te donner une idée, un déshumidificateur électrique correct extrait ça en quelques heures. Ton kilo de sel met des semaines pour y arriver. Et une fois saturé, il faut le remplacer.
La seule petite utilité serait à la limite d’utiliser le sel sec dans un placard, un coffre, un dressing mal ventilé… Bref, dans des espaces confinés et de tout petit volume. Mais certainement pas dans une pièce de 20 m² où tu fais sécher ton linge. Et surtout, les absorbeurs d’humidité du commerce n’utilisent pas du sel de cuisine mais du chlorure de calcium (CaCl₂), un sel industriel bien plus puissant qui peut absorber jusqu’à 6 molécules d’eau par molécule de sel. C’est sans commune mesure avec le NaCl de ta salière.
Les vraies solutions contre la condensation sur les vitres
Revenons au problème initial qui est la buée sur les fenêtres. La condensation se forme quand l’air chaud et humide de ta pièce entre en contact avec la surface froide de la vitre. La vapeur d’eau passe en phase liquide et des gouttelettes apparaissent. Et à terme, malheureusement des moisissures s’installent. C’est un vrai problème qui touche des millions de foyers. Mais la solution n’est pas un bol de saumure. En revanche, il existe des méthodes qui fonctionnent réellement. Qui sont connues et documentées depuis longtemps.
Aérer 5 à 10 minutes par jour. Oui, même en hiver ! En ouvrant les fenêtres en grand quelques minutes, tu remplaces l’air humide intérieur par de l’air froid extérieur qui une fois réchauffé sera beaucoup plus sec. C’est contre-intuitif mais c’est de la physique car l’air froid contient moins d’eau en valeur absolue que l’air chaud. C’est la méthode la plus efficace, la plus simple et elle est totalement gratuite.
Contrôler les sources d’humidité. Ne pas faire sécher le linge dans les pièces de vie. Utiliser une hotte aspirante en cuisinant. Fermer la porte de la salle de bain pendant et après la douche. Vérifier que ta VMC fonctionne correctement (un test avec un mouchoir devant la bouche d’extraction suffit).
Améliorer l’isolation des fenêtres. Le double vitrage, les joints en bon état, les volets fermés la nuit… Bref, tout ce qui réduit l’écart de température entre l’air intérieur et la surface vitrée réduit mécaniquement la condensation. C’est juste du bon sens thermique.
Utiliser un hygromètre. Un petit appareil à quelques euros qui te donne l’humidité relative réelle de ta pièce. Vise entre 40% et 60%. Si tu dépasses régulièrement les 65%, c’est que tu as un problème à traiter sérieusement et un bol de quoi que ce soit n’y changera hélas rien.
Le fond du problème c’est les ponts thermiques
Si tu as de la condensation chronique au même endroit ce n’est pas un problème d’humidité. C’est un problème de pont thermique. Et aucun bol, aucun absorbeur chimique et aucun déshumidificateur électrique ne résoudra ça.
Un pont thermique c’est une zone de ton bâtiment où l’isolation est rompue ou insuffisante. Ça peut être un linteau en béton qui traverse le mur sans isolation, un encadrement de fenêtre mal posé, un angle entre deux murs extérieurs, une dalle de balcon qui fait le lien direct entre l’intérieur et l’extérieur… À cet endroit, la paroi intérieure est beaucoup plus froide que le reste. Et quand l’air chaud et humide de ta pièce touche cette surface froide la vapeur d’eau se condense inévitablement. C’est juste de la physique et non de la malchance.
Le piège c’est que beaucoup de gens voient la condensation et pensent qu’ils ont un problème d’humidité. Alors ils achètent un absorbeur chimique à base de chlorure de calcium (ces fameux petits bacs en plastique avec une recharge qu’il faut remplacer toutes les 4 à 6 semaines pour un coût annuel qui peut dépasser les 200 €). Ou pire encore, ils investissent dans un déshumidificateur électrique qui tourne en permanence et alourdit la facture d’électricité. Tout ça pour traiter le symptôme pendant que la cause reste intacte. C’est comme prendre du paracétamol tous les jours pour une rage de dents en refusant d’aller chez le dentiste. Ça soulage temporairement et ça finit par coûter plus cher que le traitement.
La bonne démarche c’est donc d’identifier et de traiter le pont thermique. Concrètement essaye de repérer les zones froides de ton logement avec un simple thermomètre infrarouge (on en trouve pour moins de 20 €, c’est un outil que tout le monde devrait avoir chez soi). Pour ce faire, mesure la température de surface de tes murs, de tes encadrements de fenêtre et des angles. Si tu trouves un écart de plus de 4 ou 5 °C avec le reste du mur, c’est que tu tiens ton pont thermique.
Les solutions dépendent du type de pont thermique. Un encadrement de fenêtre mal isolé peut souvent se traiter avec un joint de calfeutrage et une bande isolante pour quelques euros seulement. Tandis qu’un linteau en béton apparent nécessitera un coffrage isolant ou un correcteur de pont thermique. Un angle de mur froid quant à lui peut être amélioré avec un panneau isolant mince posé côté intérieur. Pour les cas plus sérieux (dalle de balcon, mur enterré), on commence à entrer sur des gros travaux.
Le point essentiel à retenir c’est que traiter un pont thermique est un investissement qui se fait une seule fois et qui règle le problème définitivement. Et en bonus, tu réduis réellement tes déperditions de chaleur et donc ta facture de chauffage devient tout de suite plus légère. Pas de zéro comme avec un hypothétique bol de saumure, mais de l’ordre de 5 à 15% sur le poste chauffage pour un logement qui cumule plusieurs ponts thermiques non traités. Voilà donc une vraie solution low-tech, durable et économique à long terme. C’est certes moins sexy qu’un bol de sel très bien photographié sur Instagram mais c’est infiniment plus efficace.
Le vrai scandale c’est la chaîne de la désinformation
Ce qui est fascinant (ou plutôt déprimant) dans cette histoire, c’est la mécanique de propagation. Un premier article est pondu, probablement par une IA ou un rédacteur pressé qui n’a jamais ouvert un livre de physique. Le titre est accrocheur et les mots-clés sont bien placés. Alors Google le monte en tête de liste. Rien de plus normal pour cette firme, car cela ne remet pas en cause le système. Un deuxième site le reprend en paraphrasant légèrement. Puis un troisième. Puis un média mainstream qui se prétend sérieux le publie à son tour en ajoutant des bullet points et une belle photo de bol sur un rebord de fenêtre.
Et voilà comment une aberration physique devient un conseil maison validé par des experts. Il sera lu et approuvé par des centaines de milliers d’internautes. Et personne dans la chaîne n’a pris cinq minutes pour vérifier la véracité du contenu. Personne n’a tapé « NaCl saturated solution equilibrium relative humidity » dans un moteur de recherche. Le mot « hygroscopique » suffisait apparemment à donner un vernis scientifique au truc.
C’est exactement le même mécanisme que pour la désinformation en politique ou en santé : La viralité récompense le sensationnel et non l’exactitude. Et dans le domaine de l’écologie et des « astuces vertes », ce phénomène est particulièrement pervers parce qu’il décrédibilise les solutions low-tech qui fonctionnent vraiment.
Qui colporte ce genre de désinformation ? Petit tour du monde de la crédulité
Cette fausse astuce a été publiée et republiée sans aucune vérification par une quantité ahurissante de médias, y compris des titres qui se prétendent sérieux. Voici un échantillon très loin d’être exhaustif, parce sinon qu’on y serait encore demain :
En France, Presse-citron (qui appartient au même groupe que 01net et le Journal du Geek) a eu le culot de publier pas moins de trois articles différents sur le même sujet recyclé. Yahoo Actualités France a repris la chose sans sourciller. 20 Minutes, Elle Adore, Demotivateur, Comment économiser, La Provence, Maison et Travaux, et bien d’autres ont tous emboîté le pas.
Côté USA et Canada, House Digest et The Weather Network ont mordu à l’hameçon. En Allemagne, les réseaux régionaux IPPEN.MEDIA (Ludwigshafen24, Mannheim24) ont rajouté une couche en inventant un « truc finlandais » pour rendre le tout plus exotique. En Espagne, c’est carrément ¡Hola! (le magazine people), El Economista (un journal économique, rien que ça !), Infobae et La Nación qui ont relayé l’absurdité.
Au Royaume-Uni, c’est le Daily Mirror qui semble avoir lancé la machine en citant un certain Andy Ellis « expert » en maison et jardin chez Posh.co.uk qui est un site de déco. Un seul gars qui sort une énormité sur un site de déco… et voilà la parole d’évangile pour la planète entière. Le Daily Express, le Irish Mirror, le HuffPost UK et Homes & Gardens ont suivi sans broncher.
Après tout ça, une question : Si ces « rédactions » sont capables de publier un conseil qui contredit la thermodynamique de base sans prendre cinq minutes pour vérifier, quel crédit accorder au reste de ce qu’ils publient ? C’était pourtant simple de sourcer pour éviter de publier des tissus de connerie. Personnellement, ça m’a pris moins de 5 minutes à vérifier sur DuckDuckGo. Enfin c’était pas vraiment une vérification parce que j’ai directement flairé l’arnaque. Alors voilà comment on doit travailler quand on est un média sérieux comme NovaFuture : On se documente avant d’écrire du n’importe quoi.
Voici par exemple sur quoi se base travail sérieux : L. Greenspan, « Humidity Fixed Points of Binary Saturated Aqueous Solutions », Journal of Research of the National Bureau of Standards, 1977, 81A(1), pp. 89-96. Données confirmées par le NIST (National Institute of Standards and Technology), etc.
Conclusion : Ce qu’il faut retenir de tout ça
Mais il n’y a pas que les médias mainstream et les sites putaclics qui sont à blâmer dans cette histoire. S’ils agissent de la sorte c’est parce qu’ils connaissent très bien leur lectorat. Des gens en mal de sensationnel qui vont publier ça dans le néant de Facebook et compagnie pour se faire mousser à leur tour. Tenter de gagner leurs quelques misérables secondes de mise en lumière avec une mécanique bien huilée du genre : « T’as vu, moi je suis intelligent parce que je connais ce truc et pas toi. » Et dans le lot de celles et ceux qui ne connaissaient pas le fameux super truc, il y en a beaucoup qui vont vouloir briller aussi fort qu’une luciole en plein jour en repostant à leur tour. Et c’est ainsi que du vide on crée du néant.
Bienvenue dans l’ère où les médias marchands n’ont quasiment plus de contre-pouvoir face à eux pour éviter ce genre de dérive inacceptable. Un monde où un expert autoproclamé en maison et jardin sur un site de déco britannique devient la source scientifique de référence pour des dizaines de rédactions à travers le monde. Un mode où un simple mot scientifique comme « hygroscopique » suffit à transformer une aberration thermodynamique en un conseil malin que l’on partage entre deux recettes de grand-mère.
Mais tout va bien pour toi ! Tu es sur NovaFuture 🙂 Ce qui t’évitera d’avoir l’air très stupide avec ton bol de gros sel sur le rebord de ta fenêtre 🙂 Par ailleurs, si tu souhaites éviter d’autres moments gênants merci de prendre quelques secondes pour nous offrir un café. Cela nous motivera pour dénicher d’autres débilités dont les médias marchands ont le secret. Et puis surtout, un grand merci par avance de prendre quelques secondes supplémentaires pour partager cet article autour de toi parce que contrairement aux médias dominants et aux sites putaclics on ne bénéficie d’aucune clémence sur le référencement de nos contenus. Autrement dit, sans un minimum de soutien de la part de nos lecteurs on est condamnés à rester un média libre à l’impact limité. Alors pour passer à la vitesse supérieure retrouvons ensemble l’age d’or du « Don’t hate the media become the media ! ». Parce que ton pouvoir de création et de diffusion compte vraiment. Et en fin de compte, on a tous un rôle à jouer si on veut aboutir à un autre monde possible. Merci pour ta lecture et à très bientôt pour de nouvelles aventures.
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